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Mariage homosexuel et laïcité

 

Le 9 décembre dernier, le Président de la République a fait savoir son intention d’instituer un « observatoire de la laïcité ». Pour le moment, on ignore quel sera le mandat de ce nouvel organisme. Le Chef de l’Etat a seulement indiqué qu’une de ses missions serait de donner une nouvelle impulsion à la « transmission de la morale laïque à l’école ».

 

L’intention est louable. Mais elle va se heurter à une contradiction insurmontable : la loi  autorisant le mariage entre deux personnes du même sexe, si elle est votée, portera atteinte à l’idée de laïcité et de morale laïque. L’observatoire annoncé commencera mal.

 

A première vue, cette affirmation semble injustifiée. Le mariage homosexuel est présenté par ses laudateurs comme une victoire de la laïcité. Il s’agit, nous disent-ils, de faire en sorte qu’une minorité injustement refoulée accède enfin à la pleine citoyenneté. La loi, en mettant toutes les orientations sexuelles sur un pied d’égalité, reste fidèle à la grande tradition émancipatrice de la République. Elle élargit et enrichit la morale laïque.  Si les religions choisissent de rester dans leurs rigidités dogmatiques, libre à elles. Une fois de plus, l’Etat  fera progresser la société française malgré leur opposition.

 

Ce raisonnement est faux. Essayons de le montrer.

Qu’est-ce que la laïcité ? C’est la distinction institutionnalisée entre le domaine de la raison et celui de la foi. L’Etat règne sur le premier et laisse le second aux cultes. Qu’est-ce que la morale laïque ? Elle a pour fondement la même distinction. Son énoncé le plus clair se trouve dans une lettre que Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, a envoyée, le 17 novembre 1883, à tous les instituteurs de France. Après leur avoir rappelé la nécessité de « transmettre à (leurs) élèves, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale », il définit cette dernière de la manière suivante : «  cette bonne et antique morale que nous avons reçu de nos pères et mères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques ». Il insiste sur le fait qu‘elle doit se limiter à des « vérités incontestées » c’est-à-dire «  à la sagesse du genre humain, aux idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité ». On admettra que le mariage homosexuel n’appartient pas à l’héritage reçu de nos pères et mères, n’a rien d’une vérité incontestée ni d’une idée d’ordre universel et n’est jamais entré dans le patrimoine de l’humanité. Il sort des limites de la morale laïque.

 

Peut-on arguer du progrès de nos connaissances rationnelles pour élargir jusqu’à lui le domaine de compétence de l’Etat ? Même pas. Aucune science n’a jusqu’à présent démontré l’équivalence physique, psychologique ou sociale du mariage homosexuel avec celui d’un homme et d’une femme.

 

Y rentrerait-il par une obligation d’égalité devant la loi ?  Non. Les citoyens français sont tous parfaitement égaux, hommes d’un côté, femmes de l’autre, devant les règles du mariage civil institué par la Révolution. En réclamant un droit particulier, certains homosexuels aspirent à un privilège qu’aucun service rendu à l’intérêt général ne justifie.

 

En réalité, le gouvernement veut donner force de loi à une croyance : celle selon laquelle le mariage n’a rien à voir avec la complémentarité des deux sexes. En affirmant que la différence sexuelle est un préjugé voué à disparaître, il élève au rang de vérité d’Etat un dogme inaccessible à la raison. Il s’apprête à officialiser une doctrine qui, pour être séculière, n’en relève pas moins de la foi. En confondant deux domaines qui doivent rester distincts, il chasse l’idée de laïcité.

 

Les conséquences pratiques en seront considérables. Sans laïcité fermement établie, la liberté de conscience, la liberté d’expression sont menacées d’asphyxie. La légalisation du mariage homosexuel, en affaiblissant notre laïcité, rongera inévitablement l’une et l’autre. Les signes en sont déjà visibles. Donnons-en quelques exemples.

 

Les enseignants, quand ils devront expliquer la nouvelle morale à leurs élèves, ne pourront plus viser à former ce que Ferry appelait des « âmes libres » c’est à dire attachées aux vérités de la raison universelle ; ils seront condamnés à se faire les « apôtres d’un nouvel Evangile », mission rejetée par le père de notre laïcité. Ils vont jouer dangereusement avec « cette chose délicate et sacrée qui est la conscience d’un enfant ». Ils seront obligés d’enfreindre la règle d’or que la lettre du  17 novembre 1883 fixait à leurs prédécesseurs : « Au moment de proposer aux élèves un précepte…demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent dans la classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ».

           

Certains maîtres encore attachés à notre laïcité, demanderont à être dispensés d’enseigner la nouvelle religion à leurs écoliers. Mais le gouvernement ne pourra leur donner satisfaction sans mettre l’Etat en contradiction avec lui-même. L’objection de conscience sur ce sujet lui sera inacceptable. Tous les fonctionnaires devront professer la croyance officielle. A ceux qui doutent d’un tel aboutissement, il suffit de rappeler le sort dont sont menacés les maires et adjoints qui ont annoncé leur volonté de ne pas célébrer de mariage entre personnes du même sexe. A ce jour ils sont plus de dix-sept mille. Le Président de la République, troublé par leur nombre et leur détermination, a vaguement promis qu’ils ne seraient pas contraints d’agir contre leurs consciences. La protestation des zélateurs de l’émancipation homosexuelle l’a vite fait battre en retraite. Tout officier d’état civil sera tenu, sous peine de sanctions, allant de l’amende à la révocation, de participer aux cérémonies du culte public.

           

Parce qu’elle est indissociable de la liberté de conscience, la liberté d’expression sera aussi mise au pas. Pour pressentir le harcèlement de censure qui nous attend, il suffit d’observer l’usage extensif qui est fait, avant même le vote de la loi sur le mariage, des textes réprimant l’homophobie. Le fragile barrage édifié à la hâte par la Cour de Cassation risque d’être emporté.     

           

Les dirigeants de la majorité politique actuelle prédisent qu’en pratique, il ne se passera rien. Selon le Président de l’Assemblée nationale, le mariage homosexuel, une fois autorisé par la loi, prendra un tel caractère de banalité que tous les préjugés tomberont. Autrement dit, il est persuadé que les Français vont se convertir en masse à sa religion, sitôt que celle-ci sera devenue officielle. Il semble ignorer les leçons de notre histoire. Chaque fois qu’un gouvernement a essayé de forcer les consciences au nom d’une croyance d’Etat, il a attisé les refus et les divisions. Il pourrait bien en aller de même. Alors le pouvoir politique serait conduit à établir un régime d’arbitraire et de contrainte. Celui qui se dessine n’aurait pas le caractère brutal et totalitaire de ses devanciers au XXè siècle. Il serait seulement rampant et sournois.

 

Michel Pinton, ancien député au Parlement européen