Famille et justice sociale
Dans son discours d'investiture, M. Jospin a déclaré son intention de "rendre plus juste et plus efficace notre système d'aides aux familles et d'en réserver le bénéfice à celles qui en ont effectivement besoin".
L'affectation de l'économie réalisée en mettant sous condition de ressources les allocations familiales ne sera pas, si elle est conduite à bonne fin, redistribuée aux familles "qui en ont effectivement besoin" mais servira à combler une partie du déficit de la caisse d'allocations familiales, déficit dû, en premier lieu, à la réduction des cotisations effectuée depuis plusieurs années et, en second lieu, à l'utilisation des fonds pour une action sociale n'ayant, dans certains cas, rien à voir avec la famille proprement dite, une grande part de ces fonds étant attribués à des personnes n'ayant pas d'enfant à charge.
Mme Aubry n'est par un Errol Flynn, la grâce féminine en plus, qui, tel Robin des Bois, prend aux riches pour donner aux pauvres ; elle est un technocrate, allergique à l'idée que "charbonnier est maître chez soi" et soucieuse de prendre aux familles pour donner à l'État.
Cependant, la tactique du gouvernement consistant à diviser les familles, en faisant croire aux plus démunies qu'elles sont spoliées par les moins mal pourvues, est efficace, si l'on en juge par le courrier des lecteurs de nombreux journaux, en particulier de ceux faisant partie de ce que l'on appelait jadis la "Bonne Presse".
Ces réactions, quand elles sont sincères, ce qui paraît être souvent le cas, reviennent au fond à dire que les allocations familiales doivent être le moyen d'une solidarité entre les familles ayant des revenus supérieurs à la moyenne et celles ayant des revenus inférieurs à la moyenne.
Cette hypothèse est contraire à la réalité historique et, en particulier, aux intentions de ceux, souvent de gauche, qui ont institué après la politique familiale, souvent mise à mal depuis une vingtaine d'années et au risque d'être complètement détruite par Mme Aubry qui a reconnu que "la natalité n'était pas sa préoccupation première" et, si l'on veut être complet, par M. Jospin.
Les objectifs des fondateurs de cette politique familiale, objectifs d'ailleurs identiques à ceux de précurseurs qui n'étaient pas forcément de la même tendance politique, consistaient à instaurer une solidarité entre ceux qui n'ont à subvenir qu'à leurs propres besoins et ceux qui ont accepté, et il convient aujourd'hui d'ajouter, voulu, la charge d'élever des enfants.
C'est d'ailleurs le même principe que l'on retrouve, s'agissant des retraites par répartition, où la solidarité est entre ceux qui travaillent et ceux qui ont travaillé, ou l'assurance maladie où elle est entre ceux qui sont bien portants et ceux qui sont malades.
Si au lieu de parler de politique, on parle de la Politique, il faut bien convenir que l'idée de solidarité entre les familles est aussi intelligente que celle qui consisterait à prétendre que les retraites des pauvres doivent être payées par les riches retraités ou que les soins des démunis doivent être payés par les malades bien pourvus.
Hors euthanasie de telles solutions ne seraient – faut-il écrire ne seront – pas fiables.
Si les familles sont, avant les retraités ou les malades, les victimes des projets du gouvernement actuel après avoir été les laissés pour compte des précédents, c'est parce que le choc émotif et électoral d'attaques contre les deux autres catégories que nous venons de citer, serait plus violent ; c'est aussi parce que l'idéologie de certains de ses membres dont nous avons désigné le chef de file est primairement hostile à la famille : le meurtre du père secoue les familles, il secoue la nation quand il est perpétré dans l'appareil de l'État.
La famille est, et de beaucoup, le meilleur moyen d'assurer dans des conditions satisfaisantes le renouvellement des générations. Cela est vrai pour toutes les familles quel que soit leur revenu.
Or les familles, toutes les familles, sont actuellement menacées par des projets de légalisation de l'immoralisme et de rupture de la solidarité entre ceux qui n'ont pas d'enfants et ceux qui en ont.
C'est pourquoi tous et non pas seulement ceux qui ont charge de famille doivent se mobiliser contre le projet de contrat d'union civile et sociale et contre celui de mise sous condition de ressources des allocations familiales.
C'est parce que le Président de la République est, comme il l'a rappelé le 14 juillet dernier et comme l'avaient dit avant lui ses prédécesseurs, le garant des grands équilibres de la nation, que nous avons invité chacun à lui écrire pour lui demander de s'opposer par les moyens que lui confère la constitution, à la réalisation de ces projets.
Famille et Liberté - Lettre N° 11 - Décembre 1997