Le silence de M. Chirac

La mort, qui est une réalité quotidienne à l’échelle d’un pays, retrouve le caractère exceptionnel qu’elle a au sein d’une famille quand s’abat une calamité. C’est alors que, comme pour un proche, un peuple se souvient de son passé commun, rend hommage à l’œuvre des disparus et les accompagne à leur dernière demeure selon les rites conformes à leurs croyances et convictions. C’est aussi l’occasion de réfléchir aux précautions à prendre pour se prémunir contre une nouvelle catastrophe.

C’est la génération née entre les années qui ont immédiatement précédé ou suivi la Grande guerre qui a été, dans la plupart des cas, victime de la canicule.

C’est au travail de cette génération que nous devons le redressement économique de l’après-guerre et la période dite des trente glorieuses ; c’est sa confiance en l’avenir qui a permis le redressement démographique d’alors.

Les disparus faisaient partie d’une génération massivement baptisée dans l’espérance de la résurrection. Nous leur devons, dans le respect des convictions contraires de sa minorité, nos prières ou notre recueillement.

Quant aux causes de la surmortalité du mois d’août, l’une tient à la tiers mondialisation de nos hôpitaux, avec le développement, comme le précise, dans son édition du 22 septembre, le quotidien Les Échos de « l’aide médicale d’État, très utilisée par les sans-papiers, dont le budget explose »

L’autre cause est assurément la dissociation des liens familiaux que tout le monde déplore et à quoi aucun législateur ne cherche à porter remède.

On s'est étonné du silence du président de la République, pendant ses vacances au Canada, sur les effets de la canicule. Certains, confortés dans leur attitude par les critiques émises envers notre système de surveillance sanitaire, ont estimé que ce silence était dû à l'ignorance dans laquelle il se serait trouvé. D'autres ont préféré y voir une marque d'indifférence aux malheurs des autres, insinuant que la sympathie qu'il manifeste habituellement aux victimes de catastrophes ainsi que les hommages qu'il rend aux personnalités qui disparaissent ont pour fin première de cultiver sa popularité.

Ces deux hypothèses ont en commun leur parfaite invraisemblance :

  • Le Canada n'est pas isolé du monde et M. Chirac a naturellement été informé des événements, peut-être avec retard, mais en tout cas pas plus tard que ceux qui se sont exprimés alors sur le sujet, et, parmi eux, ses détracteurs. Il a d'ailleurs fait préciser par l'Élysée qu'il avait suivi la question quotidiennement.

  • L'accusation d'indifférence ne tient pas plus ; et pourquoi spécialement en cette circonstance ? Ceux qui ont eu l'occasion d'approcher M. Chirac reconnaissent en général que sa compassion est d'abord l'expression de sa nature profonde, spontanée, chaleureuse et familière.

  • Non, décidément, M. Chirac n'a pas été coupé de la France et il ne s'est pas désintéressé du sort de ses compatriotes. Mais s'il en est ainsi, objectera-t-on, pourquoi n'a-t-il rien dit, attendant d'être rentré à Paris pour tenir un discours qui n’ajoutait rien à ce qui avait déjà été dit par d'autres ?

    Il aurait en effet tout aussi bien pu annoncer une réforme de la veille sanitaire et des urgences hospitalières, en appelant à la solidarité nationale, c’est-à-dire à l’augmentation des dépenses publiques, depuis le Canada. S'il ne l'a pas fait, c'est, à mon avis, parce qu'il a senti que, prononcé avant la fin de la crise, un tel discours n'aurait pas répondu à l'attente des Français.

    Sans faire d’hypothèses sur les raisons qu’il pouvait avoir pour ne pas évoquer le parcours de la France au vingtième siècle, l’on peut naturellement supposer que la conception de la laïcité qu’il a affirmée à propos du projet de Constitution européenne l’empêchait d’accomplir une démarche comparable à celle du général de Gaulle, se rendant à Notre-Dame après la libération de Paris.

    Le Conseil des ministres a décidé, au mois de juillet, de présenter au parlement un projet de loi sur le divorce. Ce projet de loi " entend moderniser le droit du divorce, en simplifiant les procédures lorsque les époux s'entendent sur le principe de la séparation et, dans le cas contraire, en apaisant autant que possible leurs relations ".

    Tel qu'il est, ce texte au lieu de moderniser le droit du divorce le rendra plus facile (mais c'est peut-être cela que moderniser veut dire). Il augmentera ainsi le nombre des enfants du divorce, alors qu'en moyenne, avec toutes les exceptions que l'on voudra dans les deux sens, les enfants de divorcés, indépendamment du fait que la séparation de leurs parents complique leur tâche, sont moins enclins que ceux de couples restés unis à leur rendre visite dans le besoin.

    Famille et Liberté - Lettre N° 34 - Juillet 2003