La démocratie déséquilibrée
La démocratie déséquilibrée
, par Christian MarchalLa démographie actuelle est à la fois la cause du déséquilibre évoqué dans le titre et l’objet de ce livre de Christian Marchal, enrichi de collaborations de Jacques Bichot, Philippe Bourcier de Carbon et Bernard Legris.
Cet ouvrage remet en cause la théorie du retour spontané à un équilibre démographique, après la période de transition actuelle marquée par la réduction des taux de natalité et de mortalité. Inspirée des travaux de Franck Notestein, démographe américain des années 30, en oubliant de rappeler qu’à ses yeux le retour à la stabilité n’était qu’une hypothèse parmi d’autres, cette théorie présente l’avantage pour les politiques de les dispenser d’agir.
Les auteurs montrent qu’il est au contraire urgent de le faire et que cela est possible par une politique familiale courageuse. Ils montrent également que la prétention européenne de combler le déficit démographique par le recours à une immigration accrue n’est qu’une illusion, les pays du tiers-monde étant eux-mêmes bien plus avancés qu’on ne le croit dans le processus de dénatalité.
M. Marchal nous a autorisés à mettre sur notre site Internet les extraits qui suivent de ce livre dont nous recommandons l’achat.
Editions L’Harmattan, Mars 2003. 10,70 €.
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3. La démocratie déséquilibrée
Pendant la longue et difficile construction de la démocratie et la délicate recherche d’un équilibre juste et fragile entre des forces diverses voire contradictoires, un déséquilibre inaperçu a pris racine et a grandi...
3.1 La pyramide des âges, principal outil des démographes.
Le principe de la pyramide des âges est simple. Considérons une population bien déterminée à un instant donné, par exemple la population de la France métropolitaine le premier janvier 1951 (figure 3).

L’axe vertical est gradué en âge de zéro jusqu’à 100 ans.
Les 42 millions d’individus de la population considérée sont répartis par
tranches d’âge, les femmes à droite et les hommes à gauche. Les graduations de
l’axe horizontal donnent soit l’effectif (cas de la figure 3), soit le
pourcentage sur la population totale.
Ainsi, le premier janvier 1951, il y avait en France 310 000 femmes et autant
d’hommes nés en 1910 et donc alors âgés de 40 ans.
Les pyramides des âges se ressentent beaucoup de l’histoire de la nation
étudiée. Ainsi la dissymétrie hommes-femmes des 55-70 ans est en partie due aux
pertes militaires de la première guerre mondiale, laquelle entraîna aussi un
déficit très important des naissances : les deux brèches symétriques des 32-36
ans.
Les figures 1 à 5 montrent l’évolution de cette pyramide au cours du vingtième
siècle, depuis la pyramide très régulière du premier janvier 1901 jusqu’à celle
du premier janvier 1991 à travers toutes les vicissitudes du siècle : les deux
guerres mondiales, la crise des années 30, les « trente glorieuses » économiques
et démographiques d’après-guerre puis à nouveau la crise et le chômage...
D’une pyramide à la suivante les diverses indentations apparaissent à la base
puis montent régulièrement et s’effacent peu à peu.
3.2 Trois pyramides caractéristiques.




Comparons les
trois pyramides des figures 1 , 4 et 6 : la France métropolitaine d’une part en
1901 (avec l’Alsace et la Lorraine) et d’autre part en 1971, puis l’Union
Européenne à 15 le premier janvier 1999. Que de différences !
Certes il y une différence de nombre total : pour la France 39 millions en 1901
(40 millions avec l’Alsace et la Lorraine) et 51 millions en 1971, contre 376
millions pour l’Union européenne de 1999. Mais ce n’est pas là le plus
important. C’est sur la composition par âge qu’il nous faut concentrer
l’attention.
En 1901 la France est à la fois le pays où la proportion des personnes âgées est
la plus grande et, avec l’Angleterre, celui où l’espérance de vie est la plus
élevée ( 48 ans) et pourtant comme cette pyramide parait pleine de jeunesse
comparée à la celle de la figure 6... On peut au passage mesurer là le chemin
parcouru puisqu’un siècle plus tard la moyenne mondiale de l’espérance de
vie atteint 67 ans. Peut-on vivre la même vie quand on ne vit que 48 ans, voire
35 ou 40 ans dans de nombreux pays d’alors, et quand on vit 67 ans ou même bien
davantage ?
Une autre manière, peut-être plus parlante, de comprendre ce progrès : Dans les
conditions de vie de la France de 1900 un enfant sur quatre mourait avant
l’âge de 18ans ; aujourd’hui il faut attendre l’âge de 72 ans pour arriver à
cette même proportion de disparus...
En 1971 (figure 4), la pyramide française présente des brèches énormes, reflets
des deux guerres mondiales, pas tant d’ailleurs les pertes militaires (déjà dans
le haut de la pyramide) que le déficit des naissances dû aux séparations et aux
conditions économiques difficiles des temps de guerre. Dans le bas de la
pyramide, le baby-boom continue de bien se porter ; il dure en France quelques
années de plus que dans le reste de l’Europe et la rajeunit considérablement par
un processus inverse du vieillissement actuel.
En 1999 (figure 6), la situation est retournée. Le baby-boom d’après-guerre est
déjà un évènement du passé et depuis 1965 le nombre annuel de naissances n’a
cessé de reculer ; il n’est même plus les deux tiers de ce qu’il était alors.
D’où cette forme « en as de carreau en train d’émerger » qui, si elle continue,
nous promet un vieillissement impressionnant prélude à un effondrement
inéluctable.
Un seul chiffre pour mesurer le vieillissement : en Europe les jeunes femmes de
25 à 40 ans (zone 4 de droite, en hachures) , mettent au monde près de neuf
dixièmes des enfants. Elles étaient 43 millions en 1999. Un quart de siècle plus
tard, en 2024, elles seront remplacées par celles de 0 à 15 ans qui ne sont que
30 millions. Si donc on ne donne pas aux jeunes couples qui vont venir les
moyens d’avoir plus d’enfants que leurs parents (mais pas nécessairement autant
que leurs grands parents), l’Europe sera en 2030 un asile de vieillards que les
rares jeunes, écrasés par les impôts et les charges, fuiront pour des pays plus
accueillants ...
Bien entendu il ne manque pas d’experts pour déclarer : « Tout ceci n’est pas
grave, si nécessaire nous ferons venir des jeunes immigrants... ». Mais
de tels propos sont odieux aux oreilles des Africains qui ne viennent pas par
plaisir affronter les difficultés, les souffrances et les épreuves de tout exil.
Ils ne leur rappellent que trop l’esclavagisme et le colonialisme d’autrefois :
« Si le travail est trop dur dans nos plantations des Amériques nous ferons
venir de vigoureux Africains... »
Ajoutons que ce n’est pas réaliste car ce que connaît l’Europe maintenant, les
autres nations vont le connaître prochainement : il suffit de regarder les
pyramides des âges du Brésil (figure 7) ou de l’Iran (figure 8) ou de presque
toutes les nations d’aujourd’hui. Elles aussi se creusent déraisonnablement à la
base, mais avec un temps de retard sur nous qui leur laisse tout de même un plus
grand délai pour réagir. En tout cas, compter sur les immigrants pour redresser
notre situation, c’est une fois de plus soigner l’Europe sur le dos des autres :
les autres nations ont besoin de leur jeunes et nous devons faire notre travail
nous-mêmes.
Certes on peut objecter qu’il y a quelques nations qui n’ont pas encore atteint
leur maximum, mais ce sont de petites nations dont la situation est tout à fait
particulière, des nations en guerre ouverte ou larvée (Tchétchénie, Kosovo,
Yémen) ou luttant durement pour leur survie (Israël, Palestine). Une forte
fécondité est alors l’un des moyens de défense.
Pour le reste du monde, c’est l’allongement de l’espérance de vie qui est
actuellement le facteur essentiel de l’augmentation de la population, ainsi un
gain de neuf années en Inde pour la période 1980-2000. Partout le nombre
des personnes âgées augmente avec rapidité tandis que, presque partout, la
natalité et le nombre des jeunes diminuent, souvent très vite (voir l’annexe 2 :
Le coup de frein démographique mondial et l’effondrement de l’Europe).
Cet allongement de l’espérance de vie ne suffit même plus en Europe : 16 nations
européennes ont plus de décès que de naissances. La Russie et l’Ukraine n’ont
que deux naissances pour trois décès.
Comment les démographes expliquent-ils ce renversement de situation que l’on a
pu intituler « Démographie : de l’explosion à l’effondrement ». Les démographes
officiels de l’ONU ne l’expliquent pas et s’accrochent à la théorie de la
« transition démographique » complètement dépassée par les évènements : elle
prévoit une tranquille évolution finale vers un équilibre stable entre natalité
et mortalité, tandis que des pays comme la Grèce, l’Italie ou l’Espagne, où le
taux de remplacement d’une génération par la suivante est déjà inférieur à 75%,
voient ce taux baisser encore !
Cet aveuglement a une explication, il est dû à une de intervention de la
politique dans la science ; le genre d’intervention qui a souvent des
conséquences catastrophiques... Voir ci-après, en annexe 1, le chapitre «De la
théorie géocentrique à la transition démographique : comment meurt une théorie
scientifique ».

Bien entendu on peut s’étonner de voir la pyramide française de 1990 (figure 5)
nettement différente de la pyramide européenne de 1999 (figure 6), le creux d’en
bas y est visiblement plus faible. La raison en est que la plupart de nos
partenaires sont dans une situation pire que la nôtre, ainsi les figures 9 à 13
relatives aux cinq grands pays de l’Union en 1999 montrent que, seule de nos
voisins, la pyramide de la Grande-Bretagne n’a pas un étranglement trop prononcé
à la base. L’Italie et l’Espagne décrochent bien davantage que la moyenne de
l’Union Européenne (indiquée par le tracé en noir identique sur les cinq
figures). L’Allemagne fait un peu mieux, mais décroche depuis plus longtemps et
aura de ce fait encore plus de mal à remonter la pente...
Bien entendu, on peut avoir une réaction égoïste : « sauvons la France, que les
autres se débrouillent ». Mais croire cela est tout à fait utopique. Nos pays
sont inextricablement liés, d’autant plus qu’ils ont désormais une monnaie
commune. Si nous laissons l’un des pays couler, les autres participeront à la
facture par divers moyens dont sans doute une inflation générale.
Ce qui nous menace en grand n’est rien d’autre que ce qui est arrivé en petit
aux départements de la Creuse ou des Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute
Provence). Confrontés à un vieillissement massif, et aux charges
correspondantes, les jeunes ont fui et des cantons entiers sont morts dans la
misère.
Notre document essentiel de travail est donc la pyramide de la figure 6, celle
de l’Union Européenne dans son ensemble. Elle indique clairement que continuer
sans rien changer nous conduit droit au vieillissement puis à l’effondrement.
Mais elle indique aussi le déséquilibre actuel : qui peut redresser la
situation ? : les jeunes couples, mais qui sont les plus nombreux ? : les
citoyens qui ont dépassé l’âge de fonder une famille. En France un bulletin
de vote sur deux est aujourd’hui issu d’un citoyen, ou d’une citoyenne,
de plus de 49 ans et le vote des plus de quarante ans dépasse 65%.
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2. De la démographie
La
démographie est une science humaine, elle ne saurait donc prétendre à la
précision de l’Astronomie.
Pendant des siècles les idées les plus étranges ont eu cours et même au siècle
des lumières de nombreux penseurs imaginaient la Terre plus peuplée dans
l’Antiquité qu’à leur époque.
La démographie scientifique naît avec la généralisation de l’état civil et des
recensements périodiques ; pour la France au début du 19e siècle.
Mais déjà Richard Cantillon avait fait des observations remarquables liant
démographie et économie (Réf. 4). Il nota en particulier que le comportement
fécond des jeunes couples est très influencé par leur position dans la société
et si à son époque les pressions sociales sont encore très fortes, la nécessité
personnelle de « tenir son rang » pousse à limiter les naissances quand elles
entraînent un trop fort déclassement.
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3. De la transition démographique
La théorie de la transition démographique a été mise au point par Frank W. Notestein et la fondation Rockefeller au cours des années 1930 et 1940 (Réf. 5-11), elle a servi de modèle aux services démographiques américains à partir de 1950 et a pratiquement été imposée comme référence de base au reste du monde dès les années 50 en dépit des travaux contraires d’Adolphe Landry et d’Alfred Sauvy (Réf. 12-32 et voir en annexe 4 la note en bas de page concernant ces deux démographes et Richard Cantillon).
Les éléments essentiels de la théorie de la transition démographique sont bien connus et correspondent bien, grosso modo, à l’évolution passée. C’est l’évolution future qui fait problème, mais n’anticipons pas.
Dans les siècles passés la natalité et la mortalité étaient voisines et toutes deux élevées, tandis que l’espérance de vie était faible, 25 à 35 ans. La population était plus ou moins stable mais avec des hauts et des bas importants selon les événements historiques et biologiques (guerres, famines, épidémies... ).

La révolution industrielle augmente prodigieusement les ressources de la population, tandis que les progrès de la médecine et de l’hygiène réduisent remarquablement la mortalité (phase B, fig. 18) puis la natalité baisse à son tour plus ou moins rapidement (phase C), enfin la théorie prévoit, mais c’est là que le bât blesse, que l’équilibre natalité-mortalité se rétablit naturellement à un niveau beaucoup plus bas qu’autrefois, avec donc une espérance de vie élevée.
Pendant la
période BC intermédiaire, la période de ‘’transition démographique’’, la
différence natalité-mortalité entraîne un accroissement plus ou moins important
de la population. Cet accroissement est relativement faible en France où la
baisse de la démographique : natalité suit de peu celle de la mortalité, il est beaucoup plus important en Angleterre qui maintient un siècle de plus une natalité élevée et ne commence sa phase C
que vers 1900.
![]() |
A) Equilibre chaotique initial. Baisse de la mortalité (B) puis de la natalité (C) et enfin équilibre théorique final (D). . |
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Fig. 18. Schéma théorique de la transition |
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Il suffit de comparer les situations de départ : la France napoléonienne avait environ 30 millions d’habitants, l’Angleterre de cette époque n’en avait que 10 millions, elle a pourtant envoyé outre-mer bien plus d’émigrants que la France et se retrouve avec une population actuelle presque égale.
Aujourd’hui, à l’exception de quelques rares pays d’Afrique Noire et de certains pays en état de grave affrontement politique comme la Palestine, les diverses nations sont entrées dans la transition démographique. Il y a bien sûr de grandes différences d’une nation à l’autre, l’état des nations les plus en retard (Pakistan, Moyen-Orient, Afrique) est peu comparable avec celui des nations d’Europe aux populations vieillies, mais la rapidité de l’évolution générale surprend (annexe 2) et les prévisions des Nations-Unies sont très souvent corrigées à la baisse.
Phénomène essentiel l’ « équilibre final » n’est pas en vue, bien au contraire le nombre des nations qui n’assurent plus le renouvellement de leurs générations ne cesse d’augmenter, il dépasse déjà 50. Les taux de renouvellement continuent de baisser même là où ils sont inférieurs à 80% et ces taux ne sont même pas 60% pour l’Italie du Nord, le Pays Basque, la Catalogne et l’ex-Allemagne de l’Est... Seule l’augmentation de l’espérance de vie masque encore temporairement la situation en dissimulant la diminution du nombre des jeunes par une grande augmentation du nombre des personnes âgées mais malgré cela désormais 16 nations, pour la plupart européennes, voient le nombre des décès l’emporter sur celui des naissances. La Russie et l’Ukraine comptent trois décès pour deux naissances...
Certes il y a eu quelques sursauts, comme celui de la Suède des années 1989-95, où une politique vigoureuse d’aide à la maternité et à l’amélioration de la condition féminine face aux contraintes de la vie professionnelle a fait remonter l’indice synthétique de fécondité à 2 enfants par femme. Mais cette politique ayant été grandement édulcorée, à cause de son prix, l’indice est retombé à 1,6...
4. Le régime démographique contemporain
S’appuyant sur les idées de Richard Cantillon (Réf. 4), Adolphe Landry et Alfred Sauvy (Réf. 12-32) ont développé la théorie du régime démographique contemporain ; théorie aujourd’hui complétée par les travaux des démographes Jean Bourgeois-Pichat, Jean-Claude Chesnais, Philippe Bourcier de Carbon et Jacques Dupâquier (Réf. 33- 42).
Le régime démographique contemporain est le troisième stade d’une longue évolution commençant avec le régime primitif où il n’y a aucune restriction volontaire à la fécondité, puis le régime intermédiaire où la fécondité est contrôlée par l’intermédiaire de la nuptialité. Ce second stade fut celui de la France et de l’Angleterre au 18e siècle et dans ce régime la pression des besoins entraîne aussi bien chez les individus que dans les normes sociales des restrictions de la nuptialité qui ont pour effet de maintenir pour les individus, pour les familles, un certain degré de bien-être que l’on entend conserver... Le niveau de la population
s’établira à une certaine distance du maximum, plus ou moins bas selon que les exigences en fait de bien-être seront plus ou moins grandes (Réf. 27, page 541).
Dans le troisième stade, donc celui du régime démographique contemporain, une caractéristique essentielle est une pratique très répandue de la contraception voire de l’avortement. Mais ce ne sont là que des moyens, l’essentiel est un changement profond de mentalité : une aspiration générale non plus à un simple maintien mais à une amélioration de sa condition et de celle de ses enfants (Réf. 22, page 52), c’est une conséquence logique de l’idée de progrès et de la rationalisation croissante de la conduite.
Le résultat capital est qu’il n’y a plus d’équilibre de la population... l’accroissement de la population ne découle plus nécessairement du progrès technique, on pourra même voir la population décroître malgré ces progrès... Il n’y a aucun fondement pour certaines idées auxquelles des auteurs se sont attachés ou qui ont large cours : l’idée d’un état stationnaire où la population se fixerait un jour... Le régime nouveau se définit comme un régime non d’équilibre mais de mouvement (Réf 22, pages 53-55). La fécondité est déliée de ses déterminants sociaux traditionnels et se lie toujours plus étroitement aux utilités individuelles.
Ce régime démographique contemporain s’instaure progressivement en France après la Révolution, puis gagne après 1870 les pays de l’Europe occidentale et septentrionale. Il s’étend désormais dans le monde entier et l’on voit de nombreux pays passer en moins d’une génération directement du régime primitif à ce régime démographique contemporain (voir annexe 2 : Le coup de frein démographique mondial et l’effondrement de l’Europe).
Une question fondamentale est la détermination des éléments qui influent désormais le plus sur la fécondité. On pense évidemment aux politiques familiales : faire en sorte que dans une profession donnée les couples ayant des enfants aient, compte tenu de ces enfants, à peu près le même niveau de vie que les célibataires et les couples sans enfant, ceci afin que les jeunes couples puissent choisir d’avoir des enfants sans en être trop pénalisés. Contrairement à certaines idées reçues ces politiques ont une efficacité importante (voir annexe 3 : De l’efficacité des politiques familiales ). Mais il y a aussi un autre élément essentiel mis à jour par Philippe Bourcier de Carbon et tout à fait en accord avec les idées de Richard Cantillon : l’importance du revenu des jeunes en proportion de celui de leurs aînés (voir en annexe 4 : Revenu relatif et fécondité), c’est là qu’intervient le fameux « tenir son rang » de Cantillon.
Il ressort de cette étude que l’ICF, indice conjoncturel (ou synthétique) de fécondité, c’est à dire le nombre moyen d’enfants par femme, possède une très forte corrélation avec le rapport r du salaire moyen des moins de quarante ans à celui des plus de quarante ans (chômeurs compris dans les deux cas). Les statistiques américaines tiennent compte des classes d’âge et permettent ces comparaisons.
La figure 18 de l’annexe 4 est particulièrement parlante à ce sujet : avec un temps de réponse de l’ordre de deux à trois ans les deux courbes r(t) et ICF(t) subissent les mêmes variations, dans les deux sens (crise, baby-boom, baby-krach, légère reprise).
On notera que l’échelle n’est pas la même pour le rapport r, à gauche, et l’ICF, à droite, ce dernier paramètre varie beaucoup plus et le phénomène est d’une grande sensibilité.
On peut grossièrement résumer cette situation par ce qui suit : A deux ou trois ans près et en l’absence de toute politique familiale, les États-Unis ont connu depuis 1929 (date du début des statistiques à ce sujet) la liaison suivante entre le ‘’nombre moyen d’enfants par femme’’ appelé ICF, et le rapport r du salaire moyen des moins de 40 ans à celui des plus de quarante ans :
Dans cette période le rapport r a varié entre 0,72 et 0,94 et l’ICF entre 1,75 et 3,77 (maximum de 1957).
Ce résultat essentiel est corroboré par l’étude de Jacques Bichot pour la Sarre, l’Allemagne de l’Est et Israël (annexe 3) et celle de Bernard Legris pour la France (annexe 5) où une forte détérioration de la condition des jeunes, d’abord relative puis même absolue, accompagne en trente ans la chute de l’ICF de 2,7 à 1,7 enfants par femme.
Notons au passage la faible incidence du régime politique sur la fécondité, au contraire de la politique familiale. La comparaison des deux Allemagnes (annexe 3) montre une évolution démographique tout à fait similaire jusqu’en 1976, avec des courbes de fécondité décroissantes très voisines et se croisant plusieurs fois. Mais, alarmé, le gouvernement Est-Allemand prend à cette date des mesures importantes : prêts et dons pour le logement des familles avec plusieurs enfants, ouvertures de crèches dans toutes les villes, année de congé rémunéré après les naissances de rang deux et plus, etc.
En quelques années le redressement est spectaculaire : 182 000 naissances en 1975, 240 000 en 1982, redressement confirmé jusqu’à l’ouverture du mur de Berlin.
Après 1989 la législation Ouest-allemande s’étend à toute l’Allemagne, la plupart des crèches sont fermées faute de crédits, les années de congé et les prêts sont supprimés, la fécondité Est-allemande baisse de moitié en quelques années...
Il est bien entendu souhaitable d’étendre et de vérifier toutes ces études. Ainsi aux USA l’inclusion des revenus d’activités indépendantes donne pratiquement la même courbe r(t) et l’inclusion des revenus totaux (héritages, revenus du capital etc.) entraîne des décalages de l’ordre de six mois. Il faut aussi bien sûr étendre l’analyse à d’autres pays, celle du Canada est en cours.
5. Discussion.
Le seul reproche sérieux que l’on puisse faire à la théorie de la transition démographique est la notion d’équilibre final spontané, mais ce reproche est grave ; cette notion pervertit toutes les analyses comme en témoignent les figures 19 et 20 ci-dessous.

Fig. 19. Prévisions de l’ONU. La fécondité italienne, versions 1992 et 1998 (Réf. 43).

. Fig.20. Prévisions de l’ONU. La fécondité allemande, versions 1992 et 1998 (Réf. 43).
Dans ces deux
figures les prévisions de 1992 s’arrêtent en 2025 et celles de 1998 continuent
jusqu’en 2050. Dans chaque cas on présente une version haute, une version
moyenne et une version basse, ce qui est une procédure classique de prospective.
Le passé est déjà bien connu jusqu’à quelques années avant la date de la
publication, il présente donc une courbe unique, descendante depuis les années
soixante, la même pour les versions 1992 et 98.
Ce qui est étonnant c’est ce qui se passe après : on voit les versions hautes et
moyennes remonter : ne faut-il pas revenir vers le niveau ICF = 2,1 de
l’équilibre final spontané prévu?
Là où la contradiction devient flagrante c’est lorsque l’on compare les versions
92 et 98, surtout pour l’Allemagne : la réalité de la période 1992-98 est
plus basse que la version basse de 1992, cependant, malgré ce démentit
cinglant, les prospectivistes n’en continuent pas moins à pronostiquer une
remontée prochaine des indices, toujours en vertu de la théorie de l’équilibre
final spontané ! N’oubliez pas que des décisions très lourdes, comme la
politique familiale ou l’âge et le niveau des retraites ainsi que les
prélèvements correspondants sont basées sur ces prévisions fausses !
Cette situation est tout à fait typique d’une théorie scientifique dépassée mais
qui continue à être utilisée sans discernement. Cependant il est juste de
remarquer que dans les premières versions de son travail Notestein ne parlait
nullement d’un équilibre final spontané, il avait classé les populations
post-transitionnelles dans la catégorie incipient decline (déclin
commençant).
Que s’est-il donc passé ? Il s’est passé qu’effrayés par l’explosion
démographique des années 50 et 60 certains responsables ont voulu a tout prix
convaincre les dirigeants du monde, et en particulier ceux du tiers-monde, de
l’urgence d’appliquer des programmes de birth control. C’était le temps
où le Président Johnson répétait : « 5 dollars investis dans le contrôle de la
population valent 100 dollars investis dans la croissance économique ».
Mais pouvait-on convaincre avec une théorie qui conduisait à l’incipient
decline? Il fallait rassurer, de là à travestir la vérité il n’y avait qu’un
pas, un pas qui est un péché capital en matière scientifique car la vérité est
têtue, elle se venge toujours... Certes il est bien difficile de porter un
jugement valable sur ce qui s ’est passé et c’est vrai qu’il y avait urgence,
cependant il serait suicidaire de continuer à fermer les yeux et à croire encore
à l’équilibre démographique futur spontané promis par la deuxième version de la
théorie de la transition démographique.
6. Conclusion
Nous voici donc
au pied du mur. Il suffit de regarder la pyramide des âges de l’Union Européenne
( Fig. 6 et 23 ) pour comprendre qu’à continuer ainsi l’Europe sera dans trente
ou quarante ans un asile de vieillards que les rares jeunes, écrasés par les
charges et les impôts, fuiront pour des pays plus accueillants. Situation
typiquement instable, prélude à un effondrement massif.
Bien sûr l’Europe n’est pas seule dans cette situation. Bien des pays autrefois
considérés comme prolifiques, la Chine, l’Iran, le Brésil etc. présentent les
mêmes symptômes, le même rétrécissement à la base de la pyramide, un
rétrécissement parfois encore plus prononcé que celui de l’Union Européenne ;
mais avec toutefois une différence essentielle : ils sont en retard de dix à
vingt ans sur l’Europe et ont donc plus de temps pour réagir.
Certains Européens pourraient être tentés de remédier à la situation par des
immigrations massives, mais le problème étant mondial ce serait une fois de plus
se décharger de notre travail sur le dos des autres comme au temps de
l’esclavage. Les autres nations ont besoin de leurs jeunes, les immigrés
préfèreraient de loin vivre dans leur pays et nous devons faire notre travail
nous-mêmes.
Le vrai problème est psychologique, les promoteurs de la théorie de la
transition démographique, et tous les décideurs qui les ont suivis, vont-ils
admettre qu’il leur faut radicalement changer de route ? Certes l’équilibre
démographique de chaque nation est très souhaitable, c’est sans doute même l’une
des conditions nécessaires de la paix, mais il n’est pas donné et seules des
politiques démographiques appropriées, à la fois volontaristes et raisonnables
pourront l’atteindre.
Ce changement se fera t-il facilement ou difficilement ? Le second cas est
malheureusement le plus probable car tout ce qui touche de près à la condition
humaine soulève les passions. Il faudra alors ajouter une quatrième similitude
aux trois déjà relevées dans l’introduction entre la théorie géocentrique et la
transition démographique.