Les rides de la France …
Par le Recteur Gérard-François Dumont
Professeur à la Sorbonne
Les informations périodiquement parues dans la presse laissent souvent l’impression que l’évolution démographique de la France serait extrêmement favorable. Or, même s’il est vrai qu’elle est moins inquiétante que celle de nos principaux partenaires européens, comme l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, il n’y a pas lieu de chanter « tout va très bien, Madame la Marquise ».
En effet, la France continue de prendre des rides tant au regard de l’évolution de sa population que de celui de ses territoires.
Le vieillissement s’accentue
Sur le plan démographique, et malgré l’augmentation des naissances des années 2000 et 2001(1), présentée à tort comme un « baby-boom », la France ne remplace pas ses générations. Le nombre des naissances enregistrées en 2001, soit 774 800 naissances(2), correspond à un taux de natalité de 13,1 naissances pour mille habitants, en baisse de 0,1 point par rapport à 2000, à un des niveaux les plus bas depuis la seconde guerre mondiale.
L'indice synthétique de fécondité, à 1,90 enfant par femme (contre 1,88 en 2000), est, pour la vingt-huitième année consécutive (1), inférieur au niveau nécessaire au simple remplacement des générations (2,08 enfants par femme). Il aurait fallu en effet 860 000 naissances en 2001 (85 000 de plus) pour assurer ce simple remplacement. Le déficit cumulé des naissances sur un quart de siècle dépasse 3,3 millions d'enfants non nés. Ce chiffre met en évidence un des aspects de la situation économique de la France, dont la consommation et l’incitation à investir ont été directement touchées par la dénatalité, même si beaucoup d’entreprises ont pu amortir le freinage du marché intérieur par des politiques actives à l’exportation.
En fait, la population de la France continue son vieillissement : la proportion des moins de 20 ans continue à diminuer (25,3 % au 1er janvier 2002) et n'a jamais été aussi faible.
Concernant la mortalité, sa légère diminution en 2001 accentue les progrès de la longévité. Le nombre des décès est, toujours en données provisoires, de 528 000 en 2001 (contre 536 300 en 2000), une baisse qui s’explique entièrement par une progression de l’espérance de vie. En effet, à taux de survie par âge inchangés, le nombre des décès aurait dû augmenter. Le gain d’espérance de vie à la naissance est donc de trois mois et demi en 2001.

La population continue de croître, ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle, mais cette croissance s’effectue essentiellement par effet d’inertie en ce qui concerne le mouvement naturel et par excédent de l’immigration sur l’émigration en ce qui concerne le mouvement migratoire, l’excédent des naissances sur les décès est estimé à 246 900 en 2001, et le solde migratoire évalué à 60 000. En conséquence, la population de la France métropolitaine est estimée, au 1er janvier 2002, à 59,344 millions d'habitants, après « ajustement » de 480 545 à la baisse suivant les résultats du 33ème recensement de mars 1999(1).
Après la chute du nombre des mariages, de 40 % en vingt ans, la France avait connu une légère hausse en 1996-1997, suite à l’amendement de Courson qui supprimait les avantages fiscaux aux enfants hors mariage. En 2001, on compte 303 500 mariages contre 305 000 en 2000, deux chiffres encore provisoires.
Rappelons que le chiffre provisoire de 1998, donné début février 1999, 282 100, a laissé la place en décembre 2000 à un chiffre définitif de 271 361, soit un écart considérable, supérieur à 10 000. Il convient de rappeler que la France a, hormis la Suède, le plus faible indice synthétique de primonuptialité féminine de l’Europe des Quinze(1).
Même s’il est heureux de constater d’homéopathiques tendances positives plutôt que le contraire, les fondamentaux démographiques de la France, exposés dans notre livre La population de la France, des régions et des DOM-TOM (Éditions Ellipses), restent sans changement. Ils doivent être examinés avec lucidité si l’on veut mettre en œuvre des politiques répondant aux besoins de l’avenir.
Les fractures territoriales
Le vieillissement moyen de la population résulte en fait d’un vieillissement nettement plus accentué sur certains territoires et même d’une dépopulation dans le quart des départements.
En fait, après correction des inexactitudes du recensement, la proportion de la population de la France vivant en région Île-de-France a augmenté davantage que le taux moyen national.
Dans treize départements, on compte moins de 75 jeunes de moins de vingt ans pour cent personnes âgées de 60 ans ou plus. La Creuse, avec seulement 53 jeunes pour cent personnes âgées, compte plus du tiers de 60 ans ou plus, 34,36 % exactement contre seulement 18,27 % de moins de vingt ans (1). Entre les deux derniers recensements, 23 départements perdent des habitants. Le caractère géographiquement différencié des évolutions démographiques et surtout des compositions par âge est le phénomène le plus nouveau des évolutions en cours comme si le mythe « tout le monde en ville et des réserves d’indiens dans les espaces interstitiels » se concrétisait, quitte à créer de véritables ruptures territoriales qui sont un aspect de la difficulté de la concorde civique.
Ainsi l’avenir de la France appelle une double politique, accueillante aux familles et facilitant une meilleure cohésion territoriale, par une politique ambitieuse d’aménagement du territoire
(1) Cette hausse pourrait d’ailleurs correspondre à un effet
« millenium » ou effet du dragon (Cf. Dumont, Gérard-François, « L’année du
dragon », Population & avenir, novembre-décembre 2000
(2) Chiffre provisoire concernant la France métropolitaine
(3) Pour une mise en perspective de la population de la
France, Cf. Dumont, Gérard-François, La population de la France, des régions
et des DOM-TOM, Paris, Ellipses.
(4) Cf. Bulletin mensuel de statistiques, janvier
2001. Ce chiffre correspond aux « disparus du recensement », Cf. Population &
avenir, n° 647, mars-avril 2000.
(5) Sur l’identité de l’Europe, notamment en matière
démographique, Cf. Dumont Gérard-François et alii, Les racines de
l’identité européenne, Economica, Paris 1999.
(6) « L’âge des départements », Population & avenir,
n° 657, mars-avril 2002,
les élections et les urgences de la politique familiale
Le titre que le recteur Dumont a donné à l'analyse qu'il a bien voulu faire pour nous de la situation démographique de notre pays, s'il n'enlève rien à l'intérêt de sa lecture, en résume l'essentiel.
La satisfaction exprimée ces derniers temps dans la presse, avec l'annonce d'un redressement de la natalité, est factice mais intéressante.
Elle est factice car l'amélioration récente de la fécondité ne suffira pas à mettre fin à une période de fécondité insuffisante qui dure depuis 1974 ni à effacer les « rides de la France ».
Cette satisfaction est cependant intéressante par son unanimité, aucun émule de Malthus n'ayant, à ma connaissance, déploré la progression constatée de la fécondité.
Ce consensus ne peut évidemment qu'être propice à la mise en œuvre d'une grande politique familiale. Il y a là une occasion magnifique pour M. Chirac qui dispose pour la première fois, comme l'ont fait remarquer beaucoup de commentateurs, et des pouvoirs et du temps nécessaire pour agir.
S'il avait pu initier une telle politique en 1974, quand il est devenu pour la première fois Premier ministre, il n'aurait pas aujourd'hui à régler le problème des retraites et notre pays n'aurait pas été dans la situation à tout le moins embarrassante qui vient d'être la sienne à Séville.
L'objection qui est quelquefois faite qu'une politique familiale ne porte ses fruits qu'au terme d'une génération, alors qu'un mandat électoral ne dure généralement que cinq ans, est à la fois injurieuse et fausse.
Injurieuse parce qu'elle revient à dire que ceux qui ont la charge de gouverner font passer leur intérêt personnel avant celui du pays.
Fausse parce qu'elle repose sur une vue statistique et statique qui ne peut rendre compte de l'avenir : si les naissances de demain ne se traduiront dans les chiffres de la population en âge d'être active que dans une vingtaine d'années, c'est dès aujourd'hui qu'elles ont un effet sur la consommation des ménages et, plus encore, sur la volonté de travailler de ceux-ci pour élever leurs enfants.
C'est des choix que feront le président de la République, son gouvernement et sa majorité parlementaire que dépendent la possibilité, dont ils sont privés depuis plus de trente ans, pour les Français d'avoir le nombre d'enfants qu'ils souhaitent.