Des enfants pour de l'argent ?
La campagne que mène dans le public depuis le mois d'octobre Famille et Liberté en faisant signer la lettre qu'elle a adressée le 30 septembre au Président de la République pour qu'il s'oppose en sa qualité de garant des grands équilibres de la nation à la politique anti-familiale menée par l'actuel gouvernement, campagne qui a atteint plus de 100 000 personnes, apporte des informations intéressantes sur la perception qu'ont nos concitoyens de cette politique.
L’égalité et la liberté des familles
Nous avions choisi d'attirer plus particulièrement l'attention de M. Chirac sur la mise sous condition de ressources des allocations familiales parce que, même si elle ne touche aujourd'hui qu'une minorité de familles, elle rompt avec le principe des allocations familiales tel qu'il a été confirmé, d'une façon que l'on pouvait croire définitive à la Libération.
En comparaison de cette démolition, les atteintes nombreuses et répétées portés à ce principe par les gouvernements précédents, en détournant une partie des fonds de la Caisse des allocations familiales au profit de l'aide sociale et en réduisant les ressources de cette Caisse pour boucher à court terme une partie du trou de la Sécurité sociale, paraissent presque bénignes.
Nous avions joint à cette question celle posée par le projet de contrat d'union civile et sociale, car celui-ci porte atteinte au fondement même de notre société pour laquelle la famille n'est pas, contrairement à ce que prétendent des esprits faux, un choix personnel parmi d'autres, mais le modèle consacré par la Constitution et le Code civil pour assurer le renouvellement des générations.
Famille et Liberté - Lettre N° 12 - Mars 1998
Solidarité entre catégories sociales…
Parmi les enseignements que nous retirons des réponses de nos correspondants, le plus frappant est que certains d'entre eux qui qualifient de honteuse la proposition de CUCS se séparent de nous sur la question de la mise sous condition de ressources.
Leur nombre est restreint certes, mais il nous paraît mériter attention tant par les arguments avancés que par ce qu'il suppose de personnes partageant cette opinion mais ayant pensé, bien à tort d'ailleurs, qu'il ne servirait à rien de l'exprimer.
Les raisons avancées par ces correspondants sont de même nature que ceux que l'on a pu lire dans le courrier des lecteurs de nombreux journaux et en particulier de journaux d'inspiration chrétienne.
Ils jugent en gros normal que, alors que la pauvreté se répand, l'aide de l'Etat soit réservée aux familles qui en ont le plus besoin, alors que celles qui gagnent plus de 25000 F peuvent s'en passer sans toucher au nécessaire. Certains d'entre eux, parmi les plus âgés, rappellent aussi que leurs propres parents ont élevé une famille, le plus souvent nombreuse, "sans jamais prendre de vacances et sans aide de l'Etat".
On pourrait leur répondre : "Le monde n'est plus celui d'il y a 50 ans. Il y a une précarisation réelle de la population", comme le fait Mme Dinah Derycke, sénateur socialiste, dans Impact quotidien du 23 octobre, soit par conviction que la France se portait mieux après 5 ans d'occupation qu'après 15 de socialisme soit que, son propos, publié sous le titre "Il faut créer des discriminations positives", ayant pour objet de justifier la mise sous condition de ressources des allocations familiales, "ce dérapage" illustre l'adage selon lequel tous les arguments sont bons quand la cause est mauvaise.
Et solidarité entre générations
Sans partager son point de vue, nous ne croyons pas non plus que l'on puisse justifier les décisions actuelles par des situations anciennes.
La première raison avancée qui est celle de la solidarité que les familles les mieux pourvues devraient manifester par l'abandon de leurs allocations aux moins pourvues, repose sur une interprétation erronée, aux conséquences graves, de notre système social :
Dans le système d'assurance maladie, ce ne sont pas les malades riches qui doivent payer pour les malades pauvres mais les bien portants pour l'ensemble des malades ; dans le système des retraites par répartition, ce ne sont pas les retraités riches qui doivent payer pour les retraités pauvres mais les actifs pour l'ensemble des retraités ; dans le système d'allocations familiales, ce ne sont pas les familles riches qui doivent payer pour les familles pauvres, mais ceux qui n'ont pas de charges de famille pour ceux qui en ont.
Mme Aubry a bien vu l'écueil et a prétendu que les choses n'étaient pas comparables, l'assurance maladie ayant pour objet de protéger des victimes alors que ceux qui ont des enfants, en ayant le plus souvent choisi d'en avoir, ne peuvent prétendre être des victimes.
Sans s'appesantir sur les conséquences qu'on pourrait tirer de ce beau sophisme pour ceux qui boivent trop, fument trop etc. l'on doit remarquer que, la vieillesse n'étant pas un accident mais le lot de ceux qui ont échappé aux accidents, l'on devrait supprimer les retraites par répartition de ceux qui, sous forme de retraite constituée par capitalisation ou d'autres ressources, dépasseraient un certain niveau de revenu, que l'on pourrait par exemple fixer, pour tenir compte du fait qu'ils n'ont plus généralement d'enfants à charge, à 15 000 F par mois.
Des apprentis sorciers…
Dans cette affaire, le gouvernement a joué les apprentis sorciers en favorisant, qu'il le veuille ou non, le chacun pour soi dont on ne savait pas qu'il correspondait à sa philosophie.
On aura noté que le conseil d'administration de la Caisse autonome de retraite de médecins français (CARMF), qui gère à la fois la retraite de base et la retraite complémentaire de cette profession, vient de se choisir, en la personne du docteur Gérard Maudrux, un président partisan déclaré des retraites par capitalisation. Le docteur Maudrux a déclaré "le rôle de la répartition est d'assurer une retraite minimale ; je suis favorable à un Smic Vieux et celui qui veut plus n'a pas à le mettre à la charge de la collectivité" et "on va diminuer les retraites par répartition par trois en 30 ans."
A partir du moment où l'on considère que les familles doivent "se débrouiller" entre elles et cesser d'être à la charge de ceux qui n'ayant pas d'enfants disposent de beaucoup plus de loisirs et par conséquent, ont sans doute besoin de beaucoup plus d'argent pour les occuper, il n'y a pas de raison pour s'arrêter en si bon chemin : tous les égoïsmes corporatistes vont pouvoir se manifester librement, aidés en cela par la libre circulation des biens et des personnes, et les PDG gagnant 100 000 F par mois, auxquels M. Juppé faisait référence quand il voulait imposer les allocations familiales, pourront, avec bonne conscience, trouver sous d'autres cieux un régime qui leur convienne mieux.
Si le faux argument de la répartition entre les parents riches et pauvres est parfaitement respectable, dans la bouche de ceux qui souffrent de cette pauvreté, et tout à fait admirable, de la part de ceux qui redistribuent librement leur superflu, il est particulièrement choquant de la part de la classe politique.
Mieux vaut ne pas montrer les autres du doigt, à moins de vouloir développer l’antiparlementarisme, quand on vote des subventions importantes aux partis politiques pour financer ses campagnes électorales après s'être éventuellement auto-amnistié de faits délictueux, au prétexte qu'ils ont été commis sans enrichissement personnel, comme si un siège parlementaire ou ministériel n'en constituait pas un. D'ailleurs, on ne voit pas pourquoi l'on dédommagerait ceux qui ont la satisfaction de servir leur pays mieux que ceux qui ont celle d'avoir des enfants.
Pour toutes ces raisons, la mise sous condition de ressources des allocations familiales est une faute grave. J'espère avoir convaincu une part de ceux qui, de bonne foi, y voient un facteur de justice.
Loin des préoccupations des familles
Il en est sûrement qui, même s'ils reconnaissent la pertinence des arguments évoqués ci-dessus, continueront à l'approuver.
Je les comprends d'autant mieux que j'attribue leur attitude à un sentiment d'injustice que je partage envers les familles dans lesquelles le père et la mère travaillent pour un revenu faible ou modeste : un certain nombre de dispositions, sous forme d'allocations ou d'exonérations fiscales, profitent rarement à ces familles. L'injustice n'est pas dans le fait que des familles puissent faire garder leurs enfants à domicile mais dans celui que d'autres n'aient comme solution que de les déposer à la crèche à une heure matinale, en les reprenant tard le soir avec, au bout de la journée, une lourde addition d'heures de travail salarial et familial et d'heures de trajet, dans les conditions d'insécurité que l'on connaît.
Cette injustice s'explique à mon sens par le fait que ceux qui font les lois où façonnent l'opinion sont beaucoup plus sensibles aux revendications des femmes cadres dans des entreprises de communication qu'à celles des ouvrières d'usine.
Mais ce n'est évidemment pas en séparant totalement les intérêts des familles aisées et des autres que l'on améliorera la situation des ces dernières. Mieux vaudrait pour elles que leurs intérêts restent liés car elles ont besoin les unes des autres, non seulement pour obtenir la contrepartie financière du service qu'elles rendent à la société en assurant le renouvellement des générations dans les meilleures conditions possibles, mais encore pour que soit respecté leur droit d'élever leurs enfants comme elles l'entendent et à les protéger des actes d'exploitation ou de perversion de la jeunesse dont notre époque est féconde.