Témoignage du docteur Sharon Quick
Appelée en tant qu’expert devant la Cour de justice de l’Iowa, aux Etats-Unis, en 2007 le docteur Sharon Quick, membre de l’American Academy of Pediatrics (AAP) a produit le témoignage dont on trouvera ci-joint le texte, en version originale et dans la traduction en français faite par HEC JUNIOR CONSEIL pour Famille et Liberté .
La Declaration Final analyse l’ensemble des études publiées en langue anglaise dans les publications médicales sur le sujet entre 1980 et 2006.
Un rapport publié en 2002 dans Pediatrics, revue de l’AAP, qui reprend une bonne part de ces études a été cité par l’American Medical Association à l’appui de la résolution qu’elle a prise en faveur de l’adoption par des personnes de même sexe, ainsi que devant la Cour Suprême et d’autres instances judiciaires des Etats-Unis.
Sharon Quick conteste formellement la validité des études qui concluent qu’il n’y a pas de risques particuliers pour un enfant à être élevé par des homosexuels. Elle ajoute que les références citées dans le rapport de l’AAP à l’appui de cette thèse sont erronées dans 57% des cas.
La pièce jointe «Exhibit 1» montre que ces erreurs ont été fidèlement reproduites dans un article sur les effets du mariage, de l’union civile et du concubinage sur la santé et le bien-être des enfants, publié dans le numéro de juillet 2006 de Pediatrics.
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Témoignage du docteur Sharon Quick
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Mis en ligne en juillet 2009 et juin 2010
Homoparentalité et intérêt de l’enfant
Selon les promoteurs de l’homoparentalité, les enfants élevés par des homosexuels ne seraient en rien différents des autres.
C’est ainsi que l’on peut lire dans l’édition 2007 du Guide bibliographique de l’homoparentalité publié par l’Association des parents Gays et Lesbiens (APGL) : « Quels (sic) que soient les modalités de l’arrivée d’un enfant dans un foyer homoparental (insémination artificielle, coparentalité, maternité pour autrui, adoption, enfants issus d’une union hétérosexuelle) et la configuration spécifique de chaque famille, il n’y a pas de différences significatives sur le plan du développement psychosocial entre l’enfant de parents gays ou lesbiens et l’enfant de parents hétérosexuels. »
Ingénuité ou supercherie, l’affirmation en caractères gras qu’il n’y aurait pas de différences significatives fait référence, sans en préciser les conditions, à un test statistique, quelquefois dit de l’hypothèse conservatrice, qui n’est pas applicable à des comparaisons de ce type.
L’emploi de ce test, très répandu, pour ne pas dire général dans les sciences sociales offre à ses prescripteurs l’avantage d’aboutir à la conclusion que toutes les solutions ou autres choix de vie se valent et aux chercheurs celle que « d’autres études sont nécessaires ». Certains ajoutent cette raison supplémentaire que le test qu’il faudrait utiliser, celui dit de l’hypothèse alternative, dépasse les compétences des dits chercheurs.
Outre le choix d’un test inapproprié, qui est en quelque sorte la façon passive de tromper le public, il existe des façons actives relatives à la composition des échantillons, aux critères mesurés, etc.
L’intérêt de l’exemple qui suit de deux études tient pour une part à la notoriété dans le domaine de ses auteurs, Golombok étant référencée vingt-cinq fois dans le Guide de l’APGL et Tasker onze.
Elle tient aussi au fait qu’elles portent sur les mêmes groupes d’enfants et de mères, à douze ans de distance, formant ainsi ensemble une étude longitudinale.
Dans la première étude, destinée à montrer qu’en cas de séparation d’un couple il n’y a pas d’inconvénient pour les enfants à en donner la garde à leur mère quand elle a une liaison homosexuelle, les auteurs s’attachent à montrer que les objections qui peuvent être faites à l’adoption par des homosexuels ne s’appliquent pas à la situation qu’ils étudient.
Cette distinction est oubliée dans la seconde étude.
Homoparentalité
Au Royaume Uni, comme aux USA, des travaux à visée statistique ont été menés
dès les années 1980 pour montrer la non incidence de l'homosexualité des
mères sur l'éducation des enfants. On refusait alors aux lesbiennes dans les
faits, si ce n'est dans la loi, l'accès à l'adoption ou à l'insémination
artificielle parce qu'elles ne fourniraient pas un environnement familial
optimal. C'est ainsi que le Dr Susan Golombok, associée à
d'autres chercheurs, a publié une première étude en 1983[1]
dont la principale conclusion est qu'être élevé dans un ménage de lesbiennes
ne mène pas de soi les enfants à adopter un comportement homosexuel,
et ne constitue pas un facteur de risque sur le plan psychique. Cette étude
a été suivie, douze ans après d'une seconde[2],
portant sur les mêmes enfants devenus adultes, concluant que l'hypothèse
selon laquelle les mères lesbiennes auraient des enfants homosexuels ne
serait pas vérifiée par les résultats. Ces travaux, parmi d'autres du même
genre, ont eu un grand retentissement, fournissant des arguments en faveur,
de la garde des enfants par la mère, devenue lesbienne, lors de procédures
de divorce, ou de l'adoption par des mères lesbiennes. Il est donc du plus
haut intérêt de s'interroger sur la valeur à accorder à de tels
travaux.
Les deux études
1. Principe. Pour montrer que le développement de l'enfant
(essentiellement son orientation sexuelle et son équilibre psychique)
n'est pas modifié par la présence d'une 'compagne' de la mère, les auteurs
de la première étude prennent comme groupe témoin, non des familles
'traditionnelles', mais des familles monoparentales. Pourquoi? Parce que les
enfants des ménages de lesbiennes, considérés ici, sont issus en majorité
d'un mariage antérieurement contracté par leur mère; ils ont donc connu
l'épreuve, plus ou moins traumatisante[3],
de la séparation et du divorce de leurs parents, comme les enfants de mère
seule. Toutes choses étant supposées égales par ailleurs, si les
résultats de l'étude montrent que le développement des enfants de deux
groupes est similaire, on peut conclure que la présence d'une compagne n'a
aucune incidence.
2.1 L'échantillon de départ : 27 mères lesbiennes et 27 mères seules, toutes volontaires et ayant le même nombre d'enfants: 39 ont été recrutées par le biais de publicités dans des revues spécifiques et de contacts avec des associations spécialisées[4].
Les lesbiennes sont des femmes se considérant comme entièrement ou principalement (leur dernier partenaire devait alors être une femme) homosexuelles et qui ont des enfants, d'âge scolaire (5-17 ans) vivant chez elles. Les mères seules doivent elles avoir eu comme dernier partenaire un homme et des enfants d'âge scolaire vivant avec elles.
Discussion: Outre le fait de ne pas comparer avec des familles 'traditionnelles', la manière dont on a sélectionné les familles monoparentales n'est pas satisfaisante. Ces familles ne constituent pas un groupe témoin correct: le niveau d'études et professionnel des mères seules est inférieur à celui des mères lesbiennes, les relations des mères seules et de leurs enfants sont beaucoup plus distendues avec le père, enfin ces enfants ont des problèmes psychiatriques plus importants que ne le sont ceux des lesbiennes.
2.2 Les résultats de la première étude ne montrent aucune différence
entre les deux groupes d'enfants (9,5 ans d'âge moyen) quant au
développement psychosexuel: tous sont heureux de leur identité sexuelle et
filles ou garçons ont généralement les comportements habituels de leur sexe.
Discussion: Est-ce surprenant ? Quand on sait que le développement
psychosexuel est conditionné par la petite enfance, période pendant laquelle
les enfants étudiés étaient encore avec leur père, et qu'aucune pression des
mères lesbiennes en faveur de l'homosexualité n'a été relevée. Aussi
sera-t-on d'accord avec les auteurs lorsqu'ils font remarquer que ces
résultats ne valent pas pour des femmes exclusivement lesbiennes et
qui auraient eu des enfants par insémination artificielle.
3.1 L'échantillon d'enfants quinze ans après
S.Golombok, associée cette fois à F.Tasker, a entrepris, douze ans après la
première étude, une enquête de suivi des deux groupes d'enfants. Pour des
raisons d'éthique statistique, il a fallu demander aux mères l'autorisation
d'interroger leur(s) enfant(s). 24 enfants n'ont pu ainsi être interrogés du
fait du refus de leur mère, 4 ont refusé de répondre et 4 autres n'ont pu
être joints. Au total 32 enfants sur les 78(39+39) du départ ont disparu
soit plus de 40%! Les enfants qui n'ont pas répondu sont notamment ceux qui
avaient été séparés de leur mère avant la première enquête et ceux qui lors
de celle-ci étaient en conflit avec la compagne de leur mère.
Discussion: il y a fort à parier que les réponses de ces enfants eussent été nettement différentes de celles de ceux qui ont participé à cette deuxième enquête[5]. Mais cela ne paraît pas gêner les auteurs de l'étude qui font comme si de rien n'était.
3.2 Le principal résultat de la deuxième étude
Selon les auteurs c'est sans conteste le tableau suivant concernant l'orientation
sexuelle:
Variable Mère lesbienne Mère hétérosexuelle
Attraction sexuelle envers quel-qu'un du même sexe : 36% 20%
Relation homo éventuelle: 63,6% 16,6%
Relations homosexuelles vécues : 24% 0%
Identité homo ou bisexuelle: 8% 0%
Nombre total d'enfants : 24 20
Les auteurs considèrent comme 'normal' que les enfants de lesbienne
envisagent significativement plus que les autres une relation homo (ligne 2
du tableau) car 'avoir une mère lesbienne élargit la vue sur ce qui
constitue une conduite sexuelle acceptable’! On ne les contredira pas: le
comportement des parents influe sur celui des enfants.
Pour ce qui concerne les relations homosexuelles vécues, les auteurs relativisent le résultat, en notant que ces relations recouvrent aussi bien une simple rencontre débouchant sur un ou des baisers qu'une cohabitation de plus d'un an! On ne peut être que surpris par une codification aussi large.
Quant aux 8% d'enfants de mère lesbienne se disant homo et 0% pour les autres, les auteurs mentionnent un biais possible de sous-déclaration notamment chez les enfants de mère hétérosexuelle. Mais le pourcentage de 8% leur paraît normal: c'est celui qu'ils attribuent, à tort, au nombre de gays et lesbiens dans la population (il est en réalité de 1%). Pour eux, l'important est que tous les enfants de lesbiennes ne deviennent pas homos, contrairement à ce que croient les gens!
Enfin les auteurs font remarquer, non seulement que ce type de résultat s'applique principalement à des familles de lesbiennes dont les enfants ont été conçus normalement et ont vécu au départ avec leur père et mère, mais qu'ils sont également valables pour des enfants confiés à ou adoptés par des mères lesbiennes ou nés dans une famille lesbienne. Cette dernière affirmation est en contradiction totale avec ce que la même S.Golombok disait de l'échantillon de départ dans la première étude.
Conclusion
Contrairement à ce que prétendent les auteurs et à ce que retiennent les bases bibliographiques6 il nous semble clair que les deux études en question ne prouvent nullement qu'être élevé par une mère lesbienne n'a aucune incidence sur l'orientation sexuelle des enfants. Les résultats concernant les relations homosexuelles vécues montrent clairement le contraire.
Lettre 52 – mars 2008
[1] Golombok, S., Spencer, A., & Rutter, M. (1983). Children in lesbian and single-parent households: Psychosexual and psychiatric appraisal. Journal of Child Psychology & Psychiatry, 24, 551-572;
[2] Tasker, F., Golombok, S. (1995). Adults raised as children in lesbian families. American Journal of Orthopsychiatry, 65, 203-215.
[3] La raison de la rupture est fréquemment une liaison homosexuelle de la mère. Dans ce cas, au moins, celle-ci peut donc être tenue responsable de ce traumatisme.
[4] Les auteurs sont bien conscients que ce mode de sélection introduit des biais mais ils considèrent, d'une part qu'obtenir un échantillon représentatif de mères lesbiennes n'est pas faisable, d'autre part avoir ainsi évité les distorsions les plus importantes en utilisant la même méthode de sélection pour les mères seules. Or les résultats obtenus concernant tant les mères que les enfants montrent que des distorsions significatives subsistent.
[5] Certes, les auteurs précisent que, pour la plupart des variables clés (âge, genre, comportements des enfants, caractéristiques des mères) ils n'ont pas trouvé de résultats différents sur cet échantillon réduit de ceux de la première étude, mais cela ne prouve rien. Pour emporter la conviction, il aurait fallu qu'ils comparent l'échantillon réduit avec celui formé par ceux qui n'ont pas répondu.
SUR L’HOMO-DITE-PARENTALITÉ : POUR LA CRITIQUE D’UN DÉNI
Xavier Lacroix, professeur à l’Université catholique de Lyon, a publié dans plusieurs revues, dont Anthropotès, de l'Institut Jean-Paul II, de l'université du Latran (n° 03/XIX/2), une étude sur L’homo-dite-parentalité dont on trouvera le texte ci-après.
Cette étude fait litière des conclusions tirées par Charlotte Patterson, universitaire américaine, du recensement qu’elle a publié en 1996 d’études sur l'orientation sexuelle et les comportements des enfants élevés par un parent vivant en couple avec une personne de même sexe.
Ces dernières études ne répondent e rien aux exigences scientifiques et de surcroît n’ont rien à voir avec la situation d’enfants adoptés par des couples homosexuels ou générés par insémination artificielle.
Elles sont pourtant prises usuellement comme argument par les partisans de l’homoparentalité, comme l’illustrent les lettres (ce sont les mêmes) que nous avons adressées à Mme Bachelot-Narquin et à m. Strauss-Kahn, lettres restées naturellement sans réponse.
Reste que si ces partisans prétendent à tort que ces études plaident en faveur de l’homoparentalité, ils n’ont peut-être pas tort de dire qu’il n’y en a pas qui aillent dans l’autre sens. On ne peut que souhaiter que la mission d’information créée au sein de l’Assemblée nationale se préoccupe d’en rechercher et d’en faire réaliser.
Quant à la thèse de doctorat de la faculté de médecine de Bordeaux, nous n’avons rien à ajouter à ce qu’en dit M. Lacroix.
Le sens et la portée de la différence sexuelle sont aujourd’hui au cœur de nombreux dénis ou incertitudes. Le point le plus extrême de ces mises en cause se situe au lieu de la génération et de la filiation. Alors que, jusqu’à présent, dans notre culture du moins, nul n’avait songé à contester que les parents ne puissent être que de deux sexes différents, nous assistons depuis quelques années à une véritable campagne de promotion du curieux terme d’homoparentalité. Celui-ci n’a pu apparaître que par la distinction entre la « parentalité » et la « parenté », le premier terme désignant l’exercice de fonctions, le second restant lié à l’engendrement. Cette promotion a généralement lieu dans un contexte militant, en faveur du droit à l’adoption ou de l’accès aux procréations médicalement assistées pour des couples homosexuels, visant ultimement la reconnaissance institutionnelle du couple homosexuel comme principe d’une famille.
Les arguments sont d’ordres divers. Nous relèverons seulement ici trois des plus courants, en vue de dégager les enjeux anthropologiques que, par la négative, ils font apparaître. Ces enjeux ne concernent pas seulement le sens de la portée sexuelle, mais l’articulation entre les dimensions plurielles de la filiation, tout particulièrement entre le charnel et le spirituel. Nous nous arrêterons plus longuement sur l’argument le plus souvent entendu, car s’y manifestent des carences, voire des biais, qui ne peuvent pas ne pas interroger sur la probité du recours militant à une prétendue « scientificité ».
Il n’est pas de débat à ce propos où l’on n’entende avancer péremptoirement que « des études scientifiques américaines montrent qu’il n’y a pas de différence, quant au bien-être ou à la santé mentale des enfants, entre ceux qui sont élevés par des adultes homosexuels et ceux qui le sont par des adultes hétérosexuels ». Personne, généralement, n’ayant eu accès aux études en question, l’argument, qui ressemble à un argument d’autorité, laisse sans voix. Il vaut la peine d’aller voir de plus près. La bibliographie est extrêmement abondante, mais un long article de Charlotte Patterson recense une trentaine d’études antérieures[1]. Il est lui-même repris dans la plupart des prises de position françaises, pour lesquelles il fait référence[2]. Une lecture attentive de ce document et de quelques uns des articles recensés ne manque pas de laisser pour le moins perplexe.
1. Un premier étonnement porte sur la constitution même de l’échantillonnage des prétendues « enquêtes ». Dans les articles cités par Charlotte Patterson, le nombre de questionnaires varie de 11 à 21, pour atteindre exceptionnellement 38. Il en va de même pour la plupart des études citées par Stéphane Nadaud, ce qui nous vaut, par exemple cette perle : « L’auteur note que plus de la moitié des 9 pères de famille mariés et homosexuels interrogés… »[3]. Dans la quasi totalité des cas, l’échantillon n’est pas constitué par tirage au sort, mais par candidature volontaire. On s’étonnera alors du contraste entre le caractère très limité de la matière de ces enquêtes et le caractère péremptoire des conclusions qui en sont tirées. Les auteurs que je viens de citer reconnaissent les limites de l’échantillonnage. Cela ne les empêche pas de s’appuyer sur les dites études en question pour en tirer argument.
2. Le second motif d’étonnement portera sur l’âge des sujets interrogés ou concernés. Sur un sujet aussi délicat on pourrait penser que les questions surgissent principalement au moment de l’adolescence. Il faudrait même aller jusqu’à l’âge adulte, prendre même en compte l’intergénérationnel. Or, sur les dizaines d’études embrassées, seules deux d’entre elles concernent les adolescents, de manière particulièrement laconique de surcroît[4]. La très grande majorité des enquêtes porte sur de jeunes enfants, le plus souvent prépubères. Une seule est « longitudinale » mais, ici encore, avec un « entretien strandard[5] » et très peu d’indications, alors qu’en ce domaine la durée est importante. Elle l’est notamment si l’on songe aux conséquences de la fragilité des couples, dont il est établi qu’elle est beaucoup plus grande chez les couples homosexuels.
3. Dans l’enquête de Stéphane Nadaud, on aura la surprise de découvrir que, pour connaître le vécu des enfants concernés, ce sont exclusivement les « parents », autrement dit, les adultes, qui sont interrogés. La raison donnée en est qu’ « il est très difficile de rencontrer les enfants à cause de la stigmatisation vécue par les parents, qui souhaitaient les protéger[6] ». On appréciera la justification, avant d’apprendre de surcroît que les parents en question sont des militants, tous choisis parmi les membres de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens !.
Dans un article paru dans la revue Esprit de mars 2001, Caroline Eliacheff dénonce l’instrumentalisation de l’enfant à laquelle une telle démarche a bien des chances de donner lieu. « Enfants à qui l’on fait porter la responsabilité de valider les choix sexuels des parents en ‘allant bien’[7] ». (Et que veut dire « aller bien », là est toute la question…). Caroline Eliacheff poursuit : « Quand on sait qu’un médecin ne peut délivrer un certificat d’aptitude au sport sans avoir examiné l’enfant (s’il ne l’a pas fait, cela s’appelle un certificat de complaisance), on s’étonne de la liberté que prennent les chercheurs américains de dire quoi que ce soit à propos d’enfants qu’ils n’ont jamais vus ».
Voici maintenant la réponse de Séphane Nadaud à la critique de cette même Caroline Eliacheff (lorsque celle-ci s’étonne que son enquête repose exclusivement sur des entretiens avec des parents militants) : « On notera que la question de la militance est rarement évoquée au sujet, par exemple, d’un parent d’enfant autiste qui, la plupart du temps, appartient à une association luttant contre cette maladie et qui accepte que son enfant participe à cette étude. » Force est de relever le caractère biaisé de la réponse : le parallélisme entre autisme et homosexualité peut déjà laisser rêveur… Mais, surtout, le rapprochement entre ces deux « militances » est tout à fait trompeur : dans un cas, il s’agit d’une militance concernant les choix de vie des parents, dans l’autre d’une militance concernant la lutte contre une maladie objective de l’enfant. On ne saurait étayer mieux les craintes d’une instrumentalisation de l’enfant : c’est rhétoriquement, ici, que celui-ci est instrumentalisé.
4. Mais la plus grosse surprise vient du choix des situations concernées. Dans l’étude de Charlotte Patterson, il est d’emblée annoncé que la quasi-totalité des études comparent le comportement d’enfants élevés par une mère lesbienne à celui d’enfants élevés par une mère hétérosexuelle seule ou ayant divorcé. La justification de ce choix est que les mères lesbiennes elles-mêmes sont généralement dans cette situation. Je cite : « Puisque beaucoup d’enfants vivant dans des familles dirigées par une mère lesbienne ont subi l’expérience de la séparation parentale, il est largement admis que les enfants vivant dans des familles dirigées par une mère divorcée mais hétérosexuelle fournit le meilleur groupe de comparaison[8] ». Argument imparable sur le plan strictement statistique. Mais comment ne pas voir que les données sont biaisées si sont exclus de la comparaison les enfants élevés par deux parents dits « hétérosexuels », autrement dit bénéficiant du double lien paternel et maternel ?
Si jamais l’enjeu était de savoir à quel degré il est important ou non qu’un enfant soit élevé par deux personnes de sexe différent (et ajouterai-je, liées par un lien stable), cela aurait peu de chances d’apparaître ! Dès lors que le second parent, dans la grande majorité des cas le père, est d’emblée hors jeu, absent dans les deux situations, la comparaison est beaucoup moins significative.
Le biais est le même dans les rares études sur les pères homosexuels : eux aussi sont étudiés seulement en comparaison avec des pères divorcés. Stéphane Nadaud cite une étude portant sur 24 pères « gays » et 24 pères « hétérosexuels », dans laquelle ces derniers (dénommés « pères non gay ! ») ont été choisis dans un club de rencontres, « ce qui doit servir de preuve implicite de leur hétérosexualité ». On précise que « la plupart d’entre eux sont divorcés » (273).
5. Venons en maintenant au contenu des questionnaires. Ces études se prétendent « empiriques », systématiquement empiriques même, selon Charlotte Patterson. On les oppose d’entrée de jeu aux « théories » - psychanalytique notamment - qui soulignent l’importance pour l’enfant d’avoir deux parents différents et hétérosexuels. Quiconque a pratiqué un tant soit peu l’épistémologie des sciences est dubitatif quant à l’idée d’un empirisme pur. Une enquête repose sur un questionnaire. Un questionnaire est nécessairement construit, orienté selon des items qui sélectionnent certains critères. Or, le choix de tous les questionnaires qui nous sont présentés est triple :
Il est tout d’abord celui d’une perspective comportementaliste, de la « psychologie comportementale » en particulier. On en reste à des gestes ou à des actes simples, élémentaires, facilement repérables et même quantifiables : le choix d’un jouet, un dessin[9], la liste des meilleurs amis, l’expression d’un ressenti. Toutes les enquêtes reposent sur des « questionnaires standard », qui ne permettent de repérer que des fonctions déterminées : fonctions cognitives, fonctions d’adaptation sociale, « santé psychologique », intelligence, capacité à « se débrouiller[10] ». On traitera aussi de l’émotionalité, de l’activité, de la sociabilité, de la timidité[11].Tout ce qui relève de l’adaptation (des « capacités adaptatives ») est au premier plan. Tel est bien, en effet, l’enjeu majeur ; telle est l’option déterminante. A l’évidence, on en reste aux représentations conscientes, et l’on est très loin de s’aventurer du côté de l’inconscient ou de quelque « psychologie des profondeurs ».
Le point de vue est donc, en second lieu, exclusivement fonctionnaliste. Le fonctionnel est explicitement opposé au structurel par Charlotte Patterson. Il est associé à ce qu’elle appelle le process et à la « qualité des interactions familiales », qui sont dites plus importantes que la structure de la famille et, bien sûr, que l’orientation sexuelle de la mère ou son type de partenariat. Une telle opposition entre « fonction » et « structure » peut laisser rêveur. La psychanalyse est plus rigoureuse lorsqu’elle pose que la fonction renvoie à une place, qu’elle est signifiance, reposant donc sur des différences structurelles[12]. Mais le fonctionnalisme pragmatique et explicitement utilitariste n’aborde les questions qu’en termes de confort, ou, - et je relève là des critères récurrents - de « satisfaction » et d’ « ajustement social ».
Le registre de toutes ces études est en troisième lieu celui de la socio-démographie. La visée est quantitative. La grille de lecture sera donc délibérément « standard », ce qui signifie que l’on s’en tiendra à des catégories générales, sociologiques, culturelles. Se donnant pour dessein de critiquer des stéréotypes, on aura comme unité de mesure d’autres stéréotypes.
6. Qu’en sera-t-il alors des constats retenus ? C’est ici qu’apparaît ce qui m’a le plus surpris dans ces enquêtes. Toutes les comparaisons entre groupes d’enfants, aboutissent au même résultat, vont toutes dans le sens de la thèse visée et annoncée, sans aucun contre-exemple, sans aucune réserve. A mesure que défilent les recensions d’enquêtes prétendument comparatives, la conclusion est toujours la même, comme un refrain : « no difference ».
Plus même : les rares fois où apparaît une différence entre les deux populations, c’est toujours et exclusivement en faveur des enfants élevés par des mères lesbiennes. Je ne cite que deux exemples, parmi bien d’autres : « Les enfants de parents lesbiennes [nous reviendrons sur l’expression] se voyaient eux-mêmes comme plus aimables et étaient vus par leurs parents et enseignants comme plus affectueux, plus éveillés et plus protecteurs envers les enfants plus jeunes » (CP 1032). Ou encore : « La majorité des parents gays et lesbiennes rapportent qu’ils ne sentent pas que leur homosexualité ait créé des problèmes sociaux à leurs enfants. Beaucoup de parents aussi citaient les avantages de leur homosexualité pour leurs enfants, tel que faciliter leur acceptation de leur propre sexualité, augmenter leur tolérance et empathie pour les autres et augmenter leur exposition à de nouveaux points de vue. » (1034)
Selon Stéphane Nadaud, les mères lesbiennes « notent chez leur enfant une certaine fierté à avoir deux mamans » (260).
A la lecture de tous ces avantages, on a envie de dire « trop, c’est trop ». A trop vouloir prouver… On sait, depuis Karl Popper, que la falsifiabilité, c’est-à-dire la prise en compte des faits ou des points de vue qui pourraient contredire la théorie, fait partie de la définition du caractère scientifique d’un discours. Avec Caroline Eliacheff, on ne peut que s’interroger, « sur le fait que ces enfants aient tous un comportement si adaptable. Si leur situation était aussi banale que l’on veut bien nous le présenter, les résultats devraient se distribuer selon une courbe de Gauss, comme cela doit être le cas dans une autre population[13]. ». La réponse de Stéphane Nadaud est cette objection est que « l’échantillon est trop faible » (240), ce qui est intéressant à relever.
Je n’ai rencontré qu’une seule fois une donnée qui va à l’encontre du no difference récurrent et où la différence ne joue pas seulement en faveur des enfants élevés par des femmes lesbiennes. L’étude de Stéphane Nadaud révèle que « 41% des enfants interrogés bénéficient d’un suivi spécialisé » (244). Le nombre ne peut pas ne pas interroger. L’auteur envisage alors trois explications possibles : (1) L’influence du milieu favorisé dans lequel vivent ces enfants : « il est connu que, dans les milieux aisés, les parents font plus facilement suivre leurs enfants par des professionnels de la santé mentale » ; (2) La deuxième explication porte sur la pression du discours scientifique commun : « à force de s’entendre dire par des « spécialistes » que leurs enfants sont « symboliquement modifiés » ou qu’ils « n’ont pas accès à l’altérité », les parents homosexuels, dans le doute que ces derniers n’aient raison, emmènent leurs enfant consulter » ; (3) La troisième explication porte sur l’impact psychologique du divorce, « si l’enfant est né dans un milieu hétéroparental ». Telles sont les trois seules interprétations envisagées. Il n’est pas question d’en envisager une quatrième…
7. Si nous en venons maintenant à l’enjeu fondamental de ces dites « enquêtes » à savoir la parentalité, force est de relever un flou constant autour des termes liés à celle ci, ce qui donne lieu à de véritables détournements de sens. On joue sur la relative polyvalence des termes de « mère », « père », « maternel », « paternel » « parents » jusqu’à diluer totalement leur signification. On trouve ainsi cette curieuse observation chez Stéphane Nadaud : « Quant à la perception des parents par l’enfant, il semblerait que, dans les familles lesbiennes, celui-ci désigne les deux femmes comme ses parents, la mère sociale étant « un parent comme le père » (267). Il y a là un beau paradoxe, au sens systémique du terme : dire, entendre dire ou faire dire que « la mère sociale est un parent comme le père », c’est simultanément nier la différence et la faire apparaître. « Parent » se donne comme un terme neutre, asexué, tandis que « père » est sexué. « Comme le père » n’est pas le père. Le père reste la référence, mais en même temps il est dénié. Un article signalé par Jean-Marie Gueullette a pour titre : « Les pères dans les formes récentes de famille : mâle ou femelle ? »[14].
La lecture des pages où Stéphane Nadaud recense les études sur les couples de mères lesbiennes réserve quelques surprises : le couple est alors constitué d’une « mère biologique » et d’une « mère sociale ». « L’auteur remarque que plus la mère biologique a une attitude « paternelle » et plus la mère sociale une « attitude maternelle », plus grande est la satisfaction du couple et l’ajustement social de l’enfant » (256).
Mais que veut dire ici « paternelle », « maternelle » ? Les guillemets appuyés autour de ces termes soulignent qu’il s’agit de stéréotypes sociaux. « Les résultats indiquent que les mères biologiques ont une attitude plus centrée sur les soins apportés à l’enfant et les mères sociales sur les tâches extérieures. C’est d’ailleurs ce que reflète leur idéal de répartition des tâches, les mères biologiques se reconnaissant dans une attitude plus « paternelle » (relation de soin « indirect » avec l’enfant) et les mères sociales dans une attitude plus « maternelle » (relation de soin direct avec l’enfant) » (256). Des contradictions apparaissent d’ailleurs dans cette citation : coquilles ou signe d’un flottement ? On en reste au flottement des représentations sociales, dès lors que l’on veut penser la parenté ou la parentalité en dehors de tout ancrage corporel ou, pour le moins, en dehors de tout fondement institutionnel de la différence symbolique. « Mère sociale », « mère symbolique » : qui ne voit la pauvreté de ces notions, leur caractère fonctionnel, là encore ? C’est bien le rapport au réel qui est passé sous silence.
Chaque fois que l’on arrive au seuil d’une question qui impliquerait des enjeux déterminants, on glisse vers le sociologique. Un exemple : « Le travail psychologique d’un père gay est double, puisqu’il consiste à construire à la fois son identité de père et son identité de gay, a priori contradictoires, [et voici la raison de cette contradiction :] car l’une est perçue positivement et l’autre négativement par la société » (269). Tout est donc dans le regard social (ce qui est très fréquent dans la littérature gay).
Le détournement du sens des mots apparaît par exemple lorsque le propos est formulé de manière à accréditer la notion de « deux parents » pour un couple de femmes lesbiennes. Chez Charlotte Patterson : « Considérons, par exemple, une famille créée par un couple de lesbiennes qui entreprend la conception, la naissance et l’éducation de leur ( ?) enfant ensemble. Si le couple se sépare, il est raisonnable de s’attendre à ce que les meilleurs intérêts de l’enfant soient servis par la préservation de la continuité et de la stabilité des relations de l’enfant avec ses deux parents » (1037). La neutralisation de la différence sexuée au cœur de l’expression « deux parents » semble ainsi acquise, mais c’est au au prix de la supercherie qui, jouant sur le flou de l’expression « entreprend la conception » (on vise sans doute les démarches entreprises ensemble), sur celui aussi de l’expression « leur enfant » fait passer pour acquise une notion qui est en fait une notion écran. Quelle sera la place de l’autre géniteur ? Quel discours sur lui ? Le modèle symbolique du couple hétérosexué est-il annexé ou dénié ? Toujours la même ambiguïté.
C’est autour de la procréation que gravitent bien sûr le plus d’approximations, le plus de silences aussi. Stéphane Nadaud rend compte d’une étude sur la manière dont des mères lesbiennes envisagent l’éducation sexuelle de leurs enfants. Le titre en est à la fois poétique et révélateur : « Des oiseaux, des abeilles… et des banques de sperme » (259). « Pour expliquer à l’enfant son origine, les femmes interrogées se centrent sur la rencontre entre le sperme et l’œuf, expliquant que, même si le père biologique n’est physiquement plus là, il a donné sa semence ».
On pourrait débattre de l’expression (que je ne comprends pas) « père biologique ». Mais, surtout, on voit pointer une distinction lourde d’implications : la rencontre « entre le sperme et l’œuf » n’est pas la rencontre entre l’homme et la femme, encore moins entre deux désirs. Quelle parole, alors, sur celle-ci ? Plus loin, on peut lire : « Globalement, il ressort de ce travail que les mères étudiées sont très attentives à ne pas frustrer leur enfant au niveau sexuel (notamment en ce qui concerne la masturbation) et qu’elles expriment toutes une absence de désir concernant sa future orientation sexuelle » (261). On voit pointer une dissociation, non dite mais toute proche : il y a d’un côté la fécondation, pour laquelle la différence sexuée est nécessaire, de l’autre la vie sexuelle, pour laquelle la différence des sexes est sans importance. Le « biologique » est dissocié du « charnel ».
En conclusion, je retiendrai quatre types de critiques envers ces enquêtes.
a) Ces enquêtes sont tout d’abord irrecevables à cause de leur manque de rigueur dans le propre champ qu’elles ont choisi. Constitution de l’échantillonnage, occultation de termes importants de comparaison, absence de contre-exemples, unilatéralité dans la lecture des données.
b) En second lieu, que je soulignerai les limites de la méthode quantitative et statistique en tant que telle. Dans un de ses textes sur la science, Simone Weil faisait remarquer que le recours à la méthode statistique était le signe d’une absence de perception claire des relations ou des lois réelles[15]. On ne recourra pas, par exemple, à la méthode statistique pour montrer qu’une lentille divergente améliore la vision de loin… Que fait-on alors, ici, de la perception quotidienne, de l’expérience clinique, de la littérature surabondante qui met en évidence tout ce qu’un fils doit de sa relation concrète à son père, une fille de sa relation à sa mère, un fils de sa relation à sa mère, une fille de sa relation à son père ? Et, plus encore, de ce que l’un et l’autre reçoivent de la rencontre sexuée entre leurs parents, de l’accueil de la féminité de leur mère par leur père, de l’accueil de la masculinité de leur père par leur mère ? Le père n’est pas seulement un « mâle » ; il est un homme tourné (ou, au moins, qui en un certain temps, s’est tourné) vers la mère. Et réciproquement, bien sûr, pour la mère.
c) Je retiens en troisième lieu la une portée très limitée des critères choisis, relevant tous d’une problématique comportementaliste et fonctionnaliste, sur un sujet où les enjeux sont beaucoup radicaux, car ils touchent à la structuration même de l’humain, et pas seulement à sa « santé psychique », notion toujours malléable. Face à ce que Catherine Labrusse-Riou a pu appeler les « manipulations de la filiation »[16] s’impose ce que Pierre Legendre appelle « l’inexorable de la structure[17] ».
Autrement dit, et pour l’essentiel, la question n’est pas : « Les enfants sont-ils assez résistants, ont-ils assez de ressources pour s’adapter aux désirs et aux inventions des adultes ? », mais : « Quelles sont les conditions qui leur donneront le plus de chances de déployer toutes les dimensions de leur humanité ? ».
d) Plus originellement, enfin, il y a, de toute évidence, un biais à s’en remettre à la scientificité pour une question qui relève en dernier ressort de choix éthiques et anthropologiques. Les enjeux de la paternité comme de la maternité, comme de la notion de santé ou de bien-être ne relèvent pas seulement du constatif ; ils relèvent à tout le moins de l’éthique, c’est-à-dire du souci de la croissance de l’humain. Se réfugier derrière l’apparente objectivité du quantitatif, c’est éviter de poser les questions de sens et de valeur. Il y a là une option délibérée, celle d’une idéologie pour laquelle toute évaluation morale, tout jugement normatif paraissent littéralement insupportables.
Vous me permettrez alors de citer, pour terminer cette partie, un propos de Pierre Legendre dans la préface à la seconde édition de son livre Le crime du caporal Lortie : « J’ai tenté de faire apparaître combien l’idéologie ultramoderne (…) nous éloigne de la compréhension des enjeux de fond. Le scientisme vendu au monde entier par la psychiatrie à l’américaine détruit la possibilité d’interroger le sens[18] ». Legendre poursuit en indiquant qu’il détourne notamment de la problématique insititutionnnelle, en direction de laquelle je concluerai cette étude. Mais auparavant, examinons deux autres types d’arguments avancés en faveur de l’homo-dite-parentalité.
La bisexualité psychique
A plusieurs reprises j’ai lu ou entendu, en faveur de l’idée d’homoparentalité, l’argument suivant : la notion de « différence sexuelle » est elle-même incertaine, complexe. Les frontières du masculin et du féminin sont floues et, de surcroît, elles passent à l’intérieur de chacun et chacune d’entre nous. On invoquera Freud ou Jung pour parler de « bisexualité psychique »[19], on dira que l’identité sexuelle n’est pas définie seulement par le sexe génétique chromosomique, mais qu’elle est le fruit d’une construction progressive. Eric Dubreuil se réfère à la gender theory pour souligner la plasticité des polarités masculine et féminine (295).
Si ces arguments sont avancés dans le débat sur l’homoparentalité, c’est pour accréditer l’idée que l’enfant élevé ou adopté par un couple homosexuel pourra trouver entre ses deux « parents » les deux polarités, « masculine » et « féminine » dont il a besoin pour construire sa propre identité.
Mais qui ne voit que l’on est alors en pleine confusion ? La notion de « bisexualité psychique », déjà, ne coïncide nullement avec celle de bipolarité masculin-féminin ; pas plus qu’avec l’ambivalence sexuelle[20]. La bipolarité consiste en ce que chaque individu, à dosages très variables, est porteur de caractéristiques traditionnellement qualifiées de « masculines » ou « féminines ». La bisexualité psychique, en revanche, selon Tony Anatrella, est, chez un individu, « le résultat de ses identifications aux deux sexes, entre autres, de ses parents. La bisexualité psychique, c’est la capacité d’être en relation avec l’autre sexe[21] ». Il s’agit d’avoir suffisamment bénéficié de supports identificatoires de l’un et de l’autre sexe pour pouvoir « vibrer » à l’autre sexe, de l’avoir assez, potentiellement, en soi pour pouvoir le désirer[22].
Mais surtout, l’identité sexuée est plus radicale que la bisexualité elle-même. C’est essentiellement dans le rapport à la génération que se définit l’identité sexuée. Etre femme, c’est être née d’un corps du même sexe que le sien, être homme, c’est naître d’un corps de sexe différent. Il apparaît avec une netteté irrécusable que la relation à la génération n’est pas la même chez la femme ou chez l’homme. Naître, c’est sortir du corps d’une femme, laquelle a porté en elle, à l’intérieur de sa chair, une vie commençante, après avoir été ensemencée par le corps d’un autre qui, de l’extérieur, a apporté un principe fécondant, tout en étant en relation de parole avec cette femme. Il est instructif de réfléchir aux différences entre la manière dont l’homme reçoit son enfant de la femme et la femme son enfant de l’homme.
Du point de l’enfant, sa relation au corps de sa mère ne sera pas la même s’il a le sentiment d’être issu de ce seul corps, s’éprouvant comme le prolongement à l’extérieur de la vie de celle-ci, ou s’il se conçoit comme « conçu » par deux sujets, deux corps en relation l’un avec l’autre. Etre né d’une relation, d’une union, indissociablement de désirs, de parole et de fécondation est constitutif de sa propre identité, de sa conscience de soi comme tiers, comme différent, comme autre, comme sujet. « La mixité de l’humanité, écrit Sylviane Agacinski, (…) n’est pas seulement une donnée de l’anthropologie physique : elle est aussi une dualité culturelle structurante et une valeur, car elle est génératrice de singularité et d’hétérogénéité. (…) C’est dans le couple parental, aussi bien réel que symbolique, que se découvre pour l’enfant la division de l’homme et donc une forme de sa finitude[23]. »
La négation de cela, d’une telle origine de l’humain, est la négation la plus radicale de la différence sexuelle. Elle touche à l’ontologique. Certains discours militants ne craignent pas d’aller jusque là. C’est ainsi que, dans une tribune du Monde intitulée : « Pour une égalité des sexes », signée par deux juristes et un sociologue, on prend argument de l’avenir : « Dans un peu plus de trente ans, peut-être nos enfants, nés de couples hétérosexuels pour la plupart, mais aussi hors de la différence des sexes, de mères célibataires ou adoptés par des personnes seules, et parfois par des couples homosexuels, auront-ils peine à s’imaginer qu’on ait pu se battre en France, à la fin du second millénaire, pour prolonger, quelques années encore, l’inégalité entre les sexualités au nom de la différence des sexes[24] ». On retiendra l’admirable « nés hors de la différence des sexes ».
Si nous considérons, avec la psychanalyste Jeanne Chasseguet-Smirgel que « la différence des sexes et la différence des générations sont les deux rocs de la réalité[25] », il apparaît que ces deux « rocs »sont en étroite connexion. C’est dans la génération que la différence des sexes est la plus irréductible et, réciproquement, c’est l’intégration de cette différence qui rend la génération relationnelle et incarnée, c’est-à-dire indissociablement issue de la parole et de la chair.
L’intégration de cette différence exige la prise en compte de l’un des aspects les plus fondamentaux de notre finitude : ne pas être tout. Appartenir à un sexe, c’est être limité, c’est manquer, manquer notamment des attributs et potentialités de l’autre sexe, et cela singulièrement dans la procréation. La génération s’avère alors être le lieu soit de la rencontre de notre finitude primordiale, soit du déni le plus radical de celle-ci.
Dans la première édition de son livre Politique des sexes, Sylviane Agacinski est catégorique sur ce point : « La filiation est le lieu de l’épreuve vraiment décisive de la différence des sexes, et il n’est pas sûr qu’il y en ait d’autres[26] ». Dans la seconde édition, toutefois, elle introduit une Mise au point où l’on peut lire : « Je ne renie rien de ce qui, dans mon livre, concerne la nécessaire reconnaissance de la double origine de l’enfant, ni du principe selon lequel il n’est pas souhaitable d’attribuer légalement à un enfant un couple parental du même sexe. Mais je ne confondrai pas ce principe avec l’idée, fort différente, que des homosexuels ne devraient pas pouvoir avoir ou adopter des enfants. Il semble en effet qu’il faille faire une distinction entre un couple parental mixte, qui est une chose, et les orientations sexuelles individuelles de ceux qui ont ou élèvent des enfants, qui sont une autre chose[27] ».
La position peut paraître séduisante, et se répand de plus en plus aujourd’hui. De même que l’on distingue le couple conjugal du couple parental, on distinguera ce dernier du couple adoptif ou du couple éducateur. Divers auteurs ou personnalités donc, tout en étant opposés au recours aux procréations médicalement assistées pour les couples homosexuels, sont favorables à la reconnaissance du droit à l’adoption en faveur de ceux-ci. « Le lien sexuel ou amoureux, poursuit Sylviane Agacinski, n’est pas synonyme du lien parental et la sexualité n’a pas le même sens que le sexe[28] ».
Telle sera également la position d’Irène Théry. Dans un long article de la revue Esprit[29], elle revient sur les débats à propos du Pacs, elle regrette que l’on ne soit pas allé jusqu’au dépassement de la partition entre homosexuels et hétérosexuels, en accordant aux premiers comme aux seconds le droit à l’adoption. La sociologue se fait alors l’avocate de la pluriparentalité, déjà introduite, dit-elle, par les familles dites « recomposées ». Elle prône alors l’adoption simple par les couples homosexuels, non l’adoption plénière, le propre de la première étant de préserver certains droits aux parents-géniteurs, maintenant ainsi la reconnaissance du lien de filiation à l’égard de ceux-ci.
Cette distinction s’accompagne, chez madame Théry comme chez d’autres auteurs, d’une seconde, entre sexué et sexuel. Le premier renvoie à la différence constitutive masculin-féminin ; le second à l’orientation, aux comportements, à « la sexualité ». Il est important que le couple d’origine soit différencié sexuellement, mais il est indifférent que celui qui élève ait telle ou telle orientation sexuelle. Suivent alors de longues pages où, avec une virulence militante, l’auteur s’en prend à ce qu’elle dénomme l’ « organicisme » de ceux qui ne prennent pas tout à fait leur parti de ces dissociations. Assimilé à l’ « intégrisme » et à l’ « ordre moral matrimonial», l’organicisme fait figure de repoussoir. Il est présenté de façon caricaturale : « Le sexué tend à s’y confondre avec le sexuel en cela que l’inégalité des sexes est posée comme une donnée de nature, elle-même liée à la différence des identités masculine et féminine, elle-même issue de la sexualité reproductive, elle-même donnée comme l’accomplissement de la sexualité humaine. De là un ordre moral matrimonial, qui n’admet la sexualité que dans le cadre du mariage (voire, dans ce cadre, seulement pour la procréation) et condamne toute sexualité extra matrimoniale : sexualité adolescente, amour libre, adultère, homosexualité » (158). On devine aisément quelle pensée, quelle institution est visée derrière cette charge où sont assemblés des éléments relevant de registres différents.
Mais en stigmatisant ainsi toute pensée de l’ancrage corporel de la différence et du lien entre sexualité et procréation, ou prépare le terrain à une pensée de la dissociation tous azimuts. Car il faut bien voir le nombre impressionnant de dissociations auxquelles conduit l’oubli ou le déni de l’ancrage corporel de la différence ou du lien entre sexualité et procréation. Dressons-en un bref bilan : entre conjugalité et parentalité ; entre parentalité et parenté ; entre « parent » et « géniteur », entre le sexuel et le sexué ou entre sexualité et différence des sexes, comme nous venons de le voir ; entre sexualité et fécondité ou, si l’on préfère, entre le sexuel et le parental, entre sexualité et filiation[30]. Eric Dubreuil plaide pour une dissociation de la notion de parentalité d’avec celle de couple (303).
Au terme de toutes ces dissociations, à quoi parvenons-nous ? A quel « atome » - au sens étymologique - de vie psychique, sociale, spirituelle ? A un individu-monade, lui-même divisé ou dissocié, selon les aléas de son histoire ?. A l’existence schizoïde promue par les auteurs de l’anti-Œdipe ? Plutôt que de pluriparentalité, n’est-ce pas de schizo-parentalité qu’il faudrait parler ?
A cette logique s’oppose une culture du lien, qui est aussi une éthique de l’unité de la personne, et qui ne saurait être réduite à ses caricatures organicistes. Est-ce être organiciste que de souligner l’importance de l’ancrage corporel de la différence sexuée comme de la parenté ? D’oser affirmer que la continuité, lorsqu’elle est possible, entre le couple géniteur et le couple parental est un bien pour l’enfant ? Il faut voir avec lucidité ce qu’impliquent, psychiquement et pratiquement, pour un enfant, toutes les dissociations en question. « Il est difficile, affirme la psychanalyste Corinne Daubigny, d’affranchir l’éducation des enfants de la référence à leur conception biologique, qui est toujours liée à la différence sexuelle[31] ». Les difficultés rencontrées par les enfants adoptifs en témoignent abondamment. Les dissociations dans l’histoire introduisent des divisions à l’intérieur même du sujet.
Que des distinctions soient souhaitables pour la clarté intellectuelle, que des disjonctions aient lieu suite aux aléas de l’existence est une chose, mais que des dissociations de principe soient posées a priori en est une autre, que nous refusons.
Prenons le cas de la distinction entre sexué et sexuel. Elle est séduisante de prime abord. Mais, dès que l’on réfléchit plus avant, son évidence semble bien superficielle. En effet, avec qui, réellement, sommes-nous en relation ? Avec qui, tout particulièrement, l’enfant, l’est-il ? Avec une personne concrète chez laquelle la sexuation et l’orientation sexuelle ne sont pas si facilement dissociables qu’il n’y paraît. Etre sexué, en soi, n’est pas très signifiant, si on sépare le sexe de l’orientation du désir, des partenaires avec lesquels le sujet entre en relation. Que le père-géniteur soit ou non tourné vers le féminin, vers la personne de la mère en particulier, n’est pas tout-à-fait indifférent à sa masculinité et à l’appréhension de celle-ci par l’enfant. Ce n’est pas à des monades, à des individus disjoints que l’enfant se réfère, mais à des êtres de désir, de parole, de relation.
Il a pu certes exister une culture du lien pré-personnaliste, pré-existentielle, d’avant la liberté Mais il peut exister une culture du lien sur les bases d’une philosophie de la personne et de la liberté, appelée par celle-ci, même. En effet, la croissance et le devenir de cette dernière appellent que soient mis en relation, une relation dynamique et féconde, tous les termes que nous venons de voir s’opposer deux à deux. Et cela ne conduirait pas à l’épouvantail organiciste que madame Théry agite devant nos yeux. Cela conduirait à une pensée de l’incarnation, de la souhaitable et vivante unité de l’affectif, du charnel et du symbolique.
On entend souvent aujourd’hui, non sans un certain bon sens et de manière moins idéologique, mise en avant la notion d’ « adulte référent ». Il importe que l’enfant puisse se « référer » à une ou plusieurs personnes qui comptent pour lui et auxquelles il puisse, pour une part, s’identifier, lui offrant le « modèle », masculin ou féminin, dont il a besoin selon les différents moments de son histoire. Cela est incontestable. Tous nous avons bénéficié de « supports identificatoires » paternels ou maternels autres que la personne de nos parents charnels. Qu’en l’absence de ceux-ci la relation, le lien à de tels adultes soit une aide et un appui est incontestable. Et c’est bien dans ce sens qu’il faut chercher lorsque l’enfant vit avec un seul « parent » ou, si la situation se présente comme elle, avec deux adultes de même sexe.
Mais cela ne revient pas à ériger en principe, a priori, que ce «référent » puisse être équivalent à un père ou une mère. A qui fera-t-on croire qu’il soit indifférent qu’il ait avec lui ou avec elle une relation d’origine, c’est-à-dire qu’avec cet homme ou cette femme il ait partie liée à travers toute son histoire, depuis son commencement, de telle sorte que son identité même soit impliquée dans le lien ? Que ce lien passe non seulement par des représentations, par le mental donc, ou par le langage, mais aussi et d’abord par l’être, par l’être corporel, ne saurait non plus être indifférent.
Après avoir, pendant plusieurs décennies, entendu répété à l’envi que la parenté symbolique ou affective n’est pas la parenté biologique, il serait temps de reconnaître ce que le charnel apporte au symbolique et à l’affectif. Le charnel est plus que le biologique[32]. Il est relationnel, à la charnière de l’ontologique et du relationnel. La parenté adoptive elle-même a une dimension charnelle et, après avoir bien enregistré la différence entre adoption et génération, il serait instructif de réfléchir au sens de l’analogie entre parenté adoptive et parenté charnelle. La perte de cette analogie, dans le cadre de l’adoption par un couple homosexuel, serait incontestablement une difficulté supplémentaire pour l’enfant qui doit déjà assumer la séparation entre ces deux parentés.
On l’aura bien compris en lisant ce qui précède, s’il ne s’agissait que de « gérer » des situations particulières, les choses seraient différentes. Il existe une très grande diversité de situations, comme il existe différentes formes d’homosexualité ou de mise en œuvre de celle-ci. On pourra trouver des couples homosexuels au sein desquels la structuration psychique et les qualités morales offrent à l’enfant plus de chances de croissance que dans certains couples hétérosexuels. Mais la question posée n’envisage pas le particulier, elle ne relève pas de la psychologie ou de l’éthique personnelle. Elle est institutionnelle.
Plusieurs observateurs relèvent qu’aujourd’hui « le recours à la psychologie correspond à une crise des institutions traditionnelles que la nouvelle discipline est censée, à tort ou à raison, aider à résoudre[33] ». Pourtant, que l’institution soit visée par les discours militants que nous venons d’évoquer est patent. C’est elle qui est explicitement visée par certaines déclarations. Le propos de tel auteur américain est de « désinstituer la catégorie cognitive d’hétérosexualité liée au fait d’être père[34] ». A l’évidence, dans les revendications en cours, il ne s’agit pas seulement de gérer au mieux des situations existantes, mais de légiférer, légitimer, reconnaître, autrement dit, instituer.
Lorsque l’on reconnaît l’importance du caractère institué de la filiation, on ne peut pas jouer à la légère avec ces enjeux. Plier l’institution à la fantaisie des désirs et des philosophies particulières serait toucher à ce qui constitue le noyau dur de naissance du sujet. Comme Pierre Legendre l’a magistralement montré, « il n’est de sujet humain qu’institué[35] ». Or, souligne le même auteur, la filiation a une dimension intrinsèquement généalogique. Il faut, écrit-il dans Le crime du caporal Lortie, que nos sociétés « restent soumises à la nécessité de produire le minimum vital de règles généalogiques et d’interprétations plausibles de ces règles, destiné à traduire l’impératif de différenciation subjective qui jusqu’à présent fait loi dans l’espèce parlante[36] ». Que les règles généalogiques soient claires et lisibles est vital pour la différenciation subjective.
Nommer la filiation, ce n’est pas seulement indiquer par qui l’enfant sera élevé, avec qui il aura des relations affectives, qui sera son « adulte référent », mais lui permettre de se situer lui-même dans la chaîne des générations. Or, le brouillage à l’égard de celle-ci, qui aujourd’hui peut aller très loin, a un caractère irréversible.
Il ne saurait y avoir de filiation sans institution, et derrière toute institution se tient une anthropologie. Il ne s’agit pas seulement de « gérer » des affects ou des besoins. Il s’agit de reconnaître et instituer les structures fondatrices de l’humain. L’argument de la diversité des cultures et des formes, souvent invoqué avec une incroyable légèreté, ne doit pas servir d’alibi. Il faudrait aller voir de près quelle anthropologie, quelle philosophie de la personne, quelle éthique se tiennent derrière les structures familiales des ethnies évoquées.
Surtout, ce n’est pas seulement des institutions, dans leur diversité, historique, qu’il s’agit, mais de l’institution de l’humain. Or, lorsque l’on dit « homme », ou « vie humaine », on ne fait pas appel à une idée malléable à merci. Avec Denis Vasse, nous pouvons reconnaître que « ce qui fait l’homme depuis toujours et pour toujours est une parole dans un corps sexué et dans une généalogie[37] ». Le point central de l’argumentation de nos interlocuteurs touche à l’articulation entre ces trois termes. Que la parole et la généalogie soient dissociés de ce qu’ils nomment avec dédain « la reproduction biologique » et de la symbolique associée à celle-ci. C’est bien là que se situe l’enjeu ultime : renverra-t-on aux ornières de l’ « organicisme » tout plaidoyer pour un ancrage de la filiation dans le corps sexué ou osera-t-on continuer à soutenir l’institutionnalisation de l’articulation entre chair et parole ?
*
En conclusion, nous pouvons retenir que le terme d’ « homoparentalité » est soit contradictoire, soit tautologique. Il est contradictoire si derrière « parentalité », on continue à entendre « parenté » et donc l’irréductible roc de la différence entre paternité et maternité. Il est tautologique si la notion de « parentalité » se substitue à celle de paternité et maternité, si l’on s’en tient au fonctionnel et au culturel, où toute différence est malléable. La neutralité du terme « parentalité », la neutralisation dont il résulte contient déjà en puissance le préfixe « homo ».
La question est donc tout simplement : voulons-nous continuer à parler de « paternité » et de « maternité », en prenant au sérieux le poids de signification de ces deux termes indissociables ? Non malléables à merci, ces deux termes renvoient à l’expérience incarnée et, en celle-ci, au roc de la différence.
L’incarnation, répétons-le, déborde largement le biologique. Charnelle, la différence sexuelle elle aussi déborde le biologique. Elle structure l’ordre symbolique, comme elle est structurée par lui. On perd son sens lorsque l’on perd soit celui de l’incarnation soit celui de la symbolisation. On la trouve au contraire dans toute sa richesse lorsque ces deux mouvements se rencontrent.
Mais paternité et maternité ne renvoient pas à la notion de différence seulement ; ils renvoient aussi à celle de lien. Tout terme peut être pris soit en son sens minimal, soit en son sens plein. « Paternité » et « maternité » prennent tout leur sens lorsque père et mère ne sont pas seulement distincts, pas même seulement en relation, mais liés. L’enfant n’est pas né de deux individus seulement, mais de leur union, laquelle se prolonge dans un lien. Ce lien sera l’autre roc sur lequel il pourra construire sa propre unité. C’est dans ce lien que la différence sera opérante, signifiante. Car « différence » ne veut pas dire seulement « dissemblance », « particularité », « divergence ». La différence est écart, signifiance, partage. Elle est le lieu de la rencontre ; elle est pleinement signifiante au fil du lien, en même temps que celui-ci est alimenté par elle.
Ce n’est pas seulement la différence sexuelle qui est au cœur de la filiation, mais l’alliance entre les personnes sexuées. Aujourd’hui comme hier il faut oser dire que la conjugalité est la meilleure chance de la filiation[38].
[1] Charlotte J. Patterson, “Children of Lesbian an Gay Parents”, in Child developpement, 1992, 63, pp. 1025-1042 (abrév.: CP). J’ai consulté une partie des études recensées avec l’aide de Jean-Marie Gueullette.
[2] Stéphane Nadaud, Homoparentalité, une chance pour la famille ? Fayard, 2002 (abrév. SN) ; Eric Dubreuil, Des parents de même sexe, Odile Jacob, 1998.
[3] SN 268.
[4] SN 288,292.
[5] SN 297.
[6] SN 301.
[7] Caroline Eliacheff, « Malaise dans la psychanalyse », in Esprit n° 273, mars-avril 2001, p. 74.
[8] CP 1029.
[9] Par exemple le Draw-a-Test, consistant à déterminer le sexe du premier personnage dessiné, qui serait représentatif de l’identité sexuelle (SN 288).
[10] CP 1036.
[11] SN 302.
[12] « La fonction paternelle permet en son principe un mode initial de structuration du sujet dans son rapport au langage… » Françoise HURSTEL, La déchirure paternelle, PUF 1996 p. 48.
[13] SN 76.
[14] M.O. Agbayewa, “Fathers in the newer family forms: Male or female?” in Canadian Journal of Psychiatry, 1984, 29, pp. 402-406.
[15] « La statistique même ne se justifie par rien, sinon par l’utilité pratique ; on donne raison à mille faits contre un fait, par une sorte de transposition du suffrage ou du plébiscite. Il ne reste plus alors que l’expérience brute et pourtant la science, comme tout effort de pensée, consiste à interpréter l’expérience. » Simone Weil, « Réflexions à propos de la théorie des quantas », in Sur la science, Gallimard, Paris, 1966, p. 204.
[16] Catherine Labrusse-Riou, « La filiation en mal d’institution », Esprit, décembre 1996, p. 107.
[17] Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie, Fayard, 1989 ; Champs-Flammarion, 2000, p. 37.
[18] Ibid., p. 11.
[19] Bisexualité psychique : « Notion introduite par Freud (…) : tout être humain aurait constitutionnellement des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines qui ses retrouvent dans les conflits que le sujet connaît pour assumer son propre sexe ». J. Laplanche et J.B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F., 1968.
[20] L’expression « identité gay ou lesbienne » ne peut pas ne pas poser question. S’y décèle une confusion entre identité sexuée et orientation sexuelle. Comment le fait d’être « gay » ou « lesbienne » peut-il en soi constituer un principe d’identité ?
[21] Tony Anatrella, « Le conflit des modèles sexuels contemporains. A propos du concept de ‘gender’ », in Revue d’éthique et de théologie morale, n° 215, décembre 2000, p. 66.
[22] Lou-Andréas Salomé a parfaitement exprimé cela : « Tout amour est fondé sur la capacité à faire en soi-même l’expérience vivante d’une nature autre en participant à elle. En s’intégrant un peu, comme il le fait physiquement dans la conception, le sexe de l’autre, il reflète en quelque sorte son propre contraire sexuel. » Eros, trad. fr. Ed. de Minuit, 1984.
[23] Sylviane Agacinski, Politique des sexes, Seuil, 1998, p. 136.
[24] Daniel Borillo, Marcela Iacub, Eric Fassin, « Pour une égalité des sexes », Le Monde, 16-02-99.
[25] In revue La Nef, n° 58, 1975, p. 62 ; cité par X. Thévenot, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Cerf, 1985, p. 159.
[26] Sylviane Agacinski, op. cit.,p. 135, 145.
[27] Même ouvrage, édition 2001, Points-Seuil, p. 13.
[28] Ibid., p. 13, 14.
[29] Irène Théry, « Pacs, sexualité et différence des sexes », Esprit, novembre 1999, p. 139 à 181.
[30] Sylviane Agacinski, op. cit.,p.14, 16, 19.
[31] Entretien in La Croix, le 13-06-01. Corinne Daubigny est l’auteur de : Origines en héritage, Ed. Syros, Paris, 1994.
[32] La chair est le lieu de donation de la vie, de l’affection et de la sensibilité. Elle est éminemment personnelle, à la différence du « biologique », qui est un ensemble de processus et de lois objectifs et, en dernier ressort, anonymes.
[33] « …Plus une institution éprouve des difficultés à résoudre des problèmes internes et à se plier aux nécessités de son adaptation à un monde en transformation, plus la demande en psychologie croît. » R. Castel et J.F. Castel, cités par Caroline Eliacheff, op. cit.,p. 63.
[34] F. W. Bozett, cité par Stéphane Nadaud, op. cit.,p. 270.
[35] Pierre Legendre, op. cit.,p. 136.
[36] Ibid., p. 140.
[37] Denis Vasse, La vie et les vivants, Seuil, 2001, p. 209.
[38] Pour plus de développements, nous renvoyons aux chapitres « La différence sexuelle a-t-elle une portée spirituelle » et « Existe-t-il un modèle chrétien de la famille ? » dans notre ouvrage : L’avenir, c’est l’autre, aux éditions du Cerf, Paris, 2000.
Mis en ligne en Mars 2005